Le livre d'un apprentissage

Vers l'âge d'homme, J.M. Coetzee. Traduit de l’anglais par Catherine Lauga du Plessis, Points-Seuil, 231 pages, 6,50 €.

par Alain Jean-André

Dans ce livre, J.M. Coetzee conte l’histoire d’un jeune homme originaire d’Afrique du sud qui partage de nombreux points communs avec l’auteur. Qu’on ne s’en étonne pas. Même si le personnage principal est nommé John, on lit un récit autobiographique qui décrit sans complaisance, et avec une grande lucidité, ses différents jobs, ses rencontres singulières, ses rapports difficiles avec les femmes, et révèle ses rêves de poète. On sait que, de ce parcours tortueux, tourmenté, qui n’a rien d’exceptionnel, émergera un écrivain qui présentera d’une manière neuve l’Afrique du sud rongée par l’apartheid.

John, étudiant en mathématiques, occupe un emploi d’assistant bibliothécaire le soir, ce qui lui permet de gagner dix shillings. Il organise, le mercredi après-midi, des travaux dirigés destinés à des étudiants de première année. Il effectue aussi d’autres petits boulots, travaille même pendant ses vacances, ce qui lui rapporte suffisamment de revenus pour être indépendant. Il n’est plus à la charge de ses parents, ce qui ne signifie pas qu’il vit dans l’aisance. Sa vie est frugale, il suit un régime « qui aurait l’aval de Rousseau, ou de Platon ». Il ajoute, révélant à la fois sa situation et son caractère : « Il prouve quelque chose : que tout homme est une île ; qu’on n’a pas besoin de parents. »

Dès qu’il le peut, il quitte l’Afrique du sud, qui connaît des troubles de plus en plus importants, et se retrouve à Londres. Il loge d’abord dans le studio de son ami Paul. Son gros problème : trouver un emploi. Il décide de répondre à une annonce d’IBM. Très vite, il y trouve un poste de programmeur stagiaire. Après une formation qui ne l’enchante guère, il commence une activité faite de longues journées de travail. D’abord, il en est satisfait : « Il est en Angleterre, il est à Londres, il a un boulot, un vrai boulot, mieux qu’un simple poste d’enseignant, pour lequel il touche un salaire. Il a atteint son premier objectif. » Pourtant il se lasse vite de ce travail, il n’apprécie pas l’état d’esprit de ces collèges et, au bout d’une année environ, il quitte la grande entreprise. Cette décision le met en difficulté : il risque de perdre son permis de travail. Mais il trouve un nouvel emploi de programmeur, chez International Computer cette fois. Il est même affecté à une activité sensible, liée à un programme militaire.

S’il passe une partie de ces loisirs dans les salles de cinéma, il est taraudé par la littérature. Il est un lecteur attentif d’Ezra Pound, de T.S. Eliot, il parle de l’écriture de Samuel Beckett. Il choisit d’écrire une thèse sur l’œuvre de Ford Madox Ford, espérant découvrir au cours de ses lectures au British Museum des « chefs-d’œuvre méconnus qu’il allait mettre au jour ». Sa déception s’accroît au fil des lectures. Il ne trouve pas les chefs-d’œuvre attendus. Il essaie d’écrire des poèmes, va jusqu’à prendre contact avec un cercle de poètes. Une fois encore, il est vite déçu. « Ce qui domine dans les magazines britanniques, ce sont de petits poèmes d’une modestie désespérante sur les pensées et la vie de tous les jours, des poèmes qui n’auraient étonné personne il y a un demi-siècle. Qu’est-il advenu des ambitions des poètes, ici, en Angleterre ? […] N’ont-ils rien appris des leçons de Pound et d’Eliot, sans parler de Baudelaire et Rimbaud, des auteurs d’épigrammes grecques, des Chinois ? »

Comment sortir de cette morne pénéplaine ? Il y a la passion, l’amour, les femmes. « Le sexe et la créativité vont de pair, tout le monde le dit […] Parce que les artistes sont des créateurs, ils possèdent le secret de l’amour. Ce feu qui brûle l’artiste, les femmes le voient, par une faculté intuitive […] Quand ils font l’amour, les artistes et leurs maîtresses connaissent brièvement […] la vie des dieux. Après de telles étreintes amoureuses, l’artiste retourne à son travail enrichi, et la femme à sa vie, transfigurée. » La vie de Picasso, où plusieurs femmes se sont succédées, n’est-elle pas une illustration éloquente de cette affirmation ? Pourtant, ses liaisons avec des femmes, en Afrique du sud ou à Londres, se soldent par des échecs, quelquefois lamentables. De ce côté-là, aussi, il passe au désenchantement. « En fait, quand il passe le passé en revue, il ne saurait se rappeler avoir été l’objet d’une passion, une vraie passion, quelque violente qu’elle soit. Cela doit vouloir dire quelque chose sur son compte. » Il est conduit à une introspection qui l’amène à réfléchir à ses rapports avec les femmes et avec les autres. Tout homme est une île, mais, s’il n’y prend garde, il devient une île déserte. Il entrevoit une seule sortie de cette situation, « il soupçonne que la femme qui lui est destinée devra le connaître par ses œuvres, tomber amoureuse de son art avant d’être assez folle pour tomber amoureuse de lui. »

Dans la vie, l’auteur se mariera peu de temps après, en 1963.

© Chroniques de la Luxiotte
(31 août 2011)


Lien :
     Lire une présentation de Disgrâce de J.M. Coetzee.