Tombeau au remplaçant

Le remplaçant, Agnès Desarthe, Points Seuil, 5 euros

par Pierre de Montalembert

« Mon grand-père n’est pas mon grand-père. » Entendons : le grand-père dont va nous parler Agnès Desarthe dans Le remplaçant n’est pas son grand-père génétique. Mais c’est un homme toujours vivant quand elle écrit ce livre, même s’il perd la raison, un homme qu’elle aime et c’est une sorte de tombeau au remplaçant, à tous les remplaçants, qu’elle dresse ici.

Mari, père, grand-père de substitution, remplaçant : c’est ainsi qu’il se définit. « Bouz, Boris, Baruch n’est pas le père de ma mère. Le père de ma mère a été tué à Auschwitz en 1942. B.B.B – appelons-le ainsi, pour faire plus court – est l’homme avec qui ma grand-mère, la vraie, a refait sa vie… Si l’on peut dire. […] Triple B avait le bon goût de n’être pas à la hauteur du disparu ; ni aussi beau, ni aussi intelligent, ni aussi poétique que le mort qu’il remplaçait. On avait perdu au change, et c’était parfait ainsi, moins culpabilisant. La médiocrité du nouveau permettait d’honorer convenablement la mémoire de l’ancien. » Et il nous est présenté, avec ses grandeurs et ses défauts, tour à tour risible et magnifique, tantôt « Bouz » le communiste dont tout le monde se moque et tantôt « Boris » le russe blanc, toujours attachant.

Parler de ce « remplaçant » est aussi pour la narratrice l’occasion de revenir sur son parcours, de s’interroger, de s’inquiéter : « […] Nombreux sont les gens qui, tout en pensant pouvoir se fier à leurs représentations, n’ont en fait aucune idée de ce qu’est le monde, de ce qu’il a été. Nous sommes pratiquement incapables de comprendre ce dont nous n’avons pas, personnellement, fait l’expérience et c’est, selon moi, ce handicap qui constitue l’une des sources les plus certaines de la barbarie. » Et, quelques lignes plus loin : « Ces derniers temps, la réalité gagne de plus en plus de batailles contre la fiction. Je me demande, dans ces conditions, ce que va devenir mon peuple dont l’aristocratie se compose essentiellement de conteurs, bons ou mauvais, peu importe. »

De cette aristocratie de conteurs, faisait partie Bouz : « Les mots avaient une saveur particulière dans sa bouche ; sa diction leur donnait une épaisseur, un poids qu’ils n’auraient pas possédés autrement. Mais le charme venait aussi de sa façon de raconter. Il avait toujours une anecdote en stock, quelque chose qui lui était arrivé, presque rien, une histoire de montre cassée ou de voiture en panne, qu’il parvenait à rendre aussi épique que le récit de ses évasions. Il n’était jamais pressé d’arriver au but ; il avait compris que l’enchantement ne doit pas jaillir de la chute, mais plutôt agir tout au long de la narration. »

Remplaçant, Bouz l’a été même dans ce livre ; car, avoue la narratrice, il ne devait pas en être le héros, mais s’est imposé au fur et à mesure qu’elle écrivait. Initialement, le héros de ce livre devait être Janusz Korczak, juif polonais qui a consacré sa vie à éduquer des enfants abandonnés et qui en 1942, plutôt que de les abandonner lui-même, a préféré mourir et partir, en chantant avec eux, dans un convoi à destination des camps d’extermination. Dans de belles pages, la narratrice nous parle alors de celui que Bouz a remplacé, à qui devait être consacré ce livre, de son dévouement pour les enfants qu’il recueillait, de ses conceptions pédagogiques, mais aussi de la vie dans le ghetto de Varsovie et de cette vision d’un enfant mort emballé dans du papier journal et dont ne dépassent que les pieds, afin qu’il ne soit pas pris pour un déchet : « Ceci est un humain, disent les minuscules orteils. Et Korczak voit dans cette ultime attention de la mère pour son enfant un concentré de respect et de tendresse. »

Bouz et ses défauts, sa grandeur, son don extraordinaire pour survivre, et Janusz Jorczak, sa dévotion, son sacrifice : deux exemplaires très différents de l’humanité, pourtant à juste titre réunis dans cet hommage émouvant. « Triple B a fait office de grand-père pour des petits-enfants qui n’étaient pas les siens, Janusz Korczak a servi de substitut parental à des milliers d’orphelins. Ils furent tous deux des remplaçants. Je ne parviens toujours pas à cerner ce qui me touche dans ce statut. Le dévouement, la gratuité. »

© Chroniques de la Luxiotte
(1 juillet 2011)