Une plongée dans les recoins secrets de l’âme

L’histoire de l’Histoire, Ida Hattemer-Higgins. Traduit de l’américain par Philippe Giraudon, éditions Flammarion, 400 pages.

par Pierre de Montalembert

« Les océans montèrent et les nuages balayèrent le ciel. La marée des peuples reflua d’amours en trahisons, de gratte-ciel en ruines, s’engouffrant dans des murs percés de brèches, à travers des enfants resurgis, et bientôt ce fut l’an 2002. A l’aube d’un jour de septembre de cette année, dans une forêt des environs de Berlin, une jeune femme s’éveilla d’un bref sommeil sans savoir où elle se trouvait. Plusieurs mois de son existence s’étaient effacés de sa mémoire. Elle était aussi fraîche qu’un nouveau-né. » C’est par ces pages magnifiques, très bien traduites, que commence L’histoire de l’histoire, premier roman d’Ida Hattemet-Higgins. Aussitôt, et durant près de 400 pages, le lecteur est emporté par un souffle poétique puissant, envoûtant ; mais c’est une plongée dans les recoins secrets de l’âme, dans les horreurs des hommes et de l’histoire qui l’attend.

La jeune femme qui se réveille, oublieuse de son passé proche, s’appelle Margaret Taub. Elle est américaine, est venue à Berlin pour étudier l’histoire et gagne sa vie comme guide touristique (il faudrait, d’ailleurs, parcourir la ville l’ouvrage à la main, tant elle est minutieusement décrite). Elle va désormais vivre en recluse, errant sans cesse à la limite de la folie, et obsédée par des images horribles. Au fond d’elle, des secrets enfouis, qui la torturent et n’attendent que de refaire surface. Et la mécanique s’enclenche quand elle reçoit une drôle d’invitation d’un drôle de médecin, adressée non à elle, croit-elle, mais à Margaret Täubner. Elle s’y rend quand même, et le fantastique s’empare alors d’elle.

Elle découvre ce que le médecin, une vieille gynécologue à la tête énorme et presque aveugle, appelle « l’histoire de l’histoire » : « Pendant toutes ces années, vous avez préféré les os bien propres à la chair sanglante. Vous vous êtes divertie, vous avez dansé un ballet désincarné. Vous avez lu l’histoire de manière à vous débarrasser plus aisément de votre propre chair. C’est l’histoire de l’histoire – la violence faite au corps pour l’amour du squelette. » Margaret, étudiante en histoire, guide touristique, se repaît de l’histoire de Berlin : à présent, Berlin prend la forme d’un corps humain, se fait chair, tandis que voltigent dans le ciel des oiseaux menaçants, carnassiers.

Dans sa quête, elle se raccroche à des figures du passé : Magda Goebbels, qui s’est suicidée avec ses enfants et chez qui elle fait tout pour voir là un geste d’amour ; et une famille oubliée, persécutée, qui s’est elle aussi suicidée, en 1943, le couple emportant avec lui trois enfants. « Des gens, se dit-elle – des gens commettant un geste cataclysmique au service de l’amour. » Mais est-ce vraiment l’amour qui les guide, ou bien des sentiments bien moins glorieux, tels que la fureur, le désespoir, l’égoïsme, la toute-puissance ? Comme va le découvrir l’héroïne, « Le monde aspirait à voir le sacrifice des meilleurs. L’histoire ne renonçait jamais à avoir ses lauréats couverts de roses – les otages du temps et du mythe. » Mais pour quiconque cherche à regarder au-delà du mythe, la réalité apparaît : horrible. Comme le déclare l’un des plus étonnants personnages du roman : « Camarade, nous voudrions tous que le mal soit simple et stupide, mais il est flexible et intelligent. »

Margaret, partant à la poursuite de ces gestes cataclysmiques accomplis par amour, va découvrir la face cachée, atroce des choses, en résonnance terrible, comme le lecteur le pressent et le découvre peu à peu, avec sa propre histoire. Et cela jusqu’à la révélation finale, qui vient clore avec brio et horreur un ouvrage magistral. Résonne alors cette imprécation : « Malheur à ceux qui sont sans réflexion, sans cervelle, sans mémoire […]. Car ce sont eux les immobiles, les prisonniers de l’uniforme et du linceul, les morts en esprit. »

© Chroniques de la Luxiotte
(2 novembre 2011)