L'histoire d'un ensauvagement

Le grand cahier, Agota Kristof, Editions Points Seuil, 192 pages, 6 euros

par Pierre de Montalembert

Romancière d’origine hongroise et écrivant en français, Agota Kristof est décédée récemment, le 27 juillet 2011. Elle s’était rendue célèbre avec la publication de ce qui est désormais connu comme la « Trilogie des jumeaux ». Le premier tome de cette trilogie : Le grand cahier, est un roman à la fois beau, dur, et parfois terrifiant, qui fait plonger le lecteur dans un monde où les sentiments ne sont que des faiblesses et où la violence domine tout.

Ce terrible petit roman de moins de deux cents pages, construit en chapitres courts (pas plus de trois pages), commence comme une fable : dans un pays jamais cité, mais qui ressemble à la Hongrie, durant une guerre jamais dénommée, mais qui ressemble à la Seconde Guerre mondiale, une femme emmène ses enfants, des jumeaux d’une dizaine d’années, loin de la « Grande Ville ». Ils vont rejoindre la « Petite Ville » où vit leur grand-mère, peinte sous les traits d’une sorcière, laide, vulgaire et haineuse. Et, « sorcière », c’est ainsi que la nomment les habitants de la Petite Ville, qui se méfient de celle qui, dit la rumeur, a empoisonné son mari. Sa fille a fui sa présence douze ans auparavant et l’on sent bien que ce n’est pas de gaieté de cœur qu’elle revient lui confier ses enfants, mais uniquement pour leur éviter de périr sous les bombardements. Les rapports entre ces différents personnages sont vite fixés : « Notre Grand-Mère est la mère de notre Mère. Avant de venir habiter chez elle, nous ne savions pas que notre Mère avait encore une mère. Nous l’appelons Grand-Mère. Les gens l’appellent la Sorcière. Elle nous appelle « fils de chienne ». »

Le décor de la fable est là ; mais cette fable est bien vite pervertie, après quelques pages destinées à leurrer le lecteur : ce qui se déroule sous ses yeux, ce n’est pas le combat de deux enfants face à une cruelle grand-mère, mais l’ensauvagement progressif de jumeaux étranges, semblant avoir un seul esprit, et qui s’attachent à s’endurcir, moralement et physiquement. Ainsi qu’ils le déclarent : « Nous voulons seulement vaincre la douleur, la chaleur, le froid, la faim, tout ce qui fait mal. » Et, ailleurs : « Les mots qui définissent des sentiments sont très vagues ; il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est-à-dire la description fidèle des faits. » Mais, à force d’abandonner les mots désignant des sentiments, ce sont les sentiments eux-mêmes qu’on finit par oublier.

Et c’est ce qui arrive : les deux enfants, presque des orphelins, du début du roman se transforment peu à peu en monstres froids. Ils s’enferment dans un monde qui leur est propre, avec ses règles propres, et où règne la violence. Il faut bien avouer qu’ils ne sont pas aidés par le monde extérieur : autour d’eux, il n’y a que haine, mépris, abjection. Rarement dans un livre la vision des êtres aura été aussi noire : il n’y a que des fous, des monstres, des pervers, des fêlés, au point que « Grand-Mère », à mesure que l’histoire s’écrit, cesse progressivement d’être une sorcière et apparaît comme l’un des personnages les plus sympathiques du livre ; ou plutôt, l’un des moins antipathiques. Les femmes ne valent pas mieux que les hommes et font parfois preuve de plus de cruauté encore qu’eux, quand elles ne sont pas réduites à des fonctions érotiques. Seuls quelques moments de répit son accordés, mais vite balayés.

Dans ce monde où plus aucune valeur n’a cours, prend fin la guerre ; les libérateurs arrivent, qui bientôt deviennent oppresseurs. Mais il est de toute façon trop tard pour ces enfants qui ont grandi, irrémédiablement transformés, ne reculant même plus devant le meurtre pour assouvir leur volonté. Il est temps alors pour le roman de se clore sur un dernier chapitre, terrible, anéantissant impitoyablement tout espoir et ne laissant, comme perspective, que la dévastation.

© Chroniques de la Luxiotte
(31 août 2011)