Une jeune fille lointaine et proche

Du domaine des Murmures, Carole Martinez, Éditions Gallimard, 208 pages, 16,90 euros

par Pierre de Montalembert

« Je suis l’ombre qui cause. Je suis celle qui s’est volontairement clôturée pour tenter d’exister. Je suis la vierge des Murmures.  » Celle qui parle, la narratrice du deuxième roman de Carole Martinez : Du domaine des Murmures, est une jeune femme dont l’éveil au monde commence paradoxalement lors de sa mort au monde. Et Carole Martinez de nous offrir un récit superbe, extraordinaire dans tous les sens du terme.

En 1187, au domaine des Murmures, la jeune Esclarmonde est une jeune fille noble, jeune fille recherchée, jeune fille à marier et qui refuse le destin qui lui est promis. Car être noble ne lui permet pas d’être libre : « Mais, de mon désir, nul ne se souciait. Qui se serait égaré à questionner une jeune femme, fût-elle princesse, sur son vouloir ? » Elle ne se fait guère d’illusion sur ce qui l’attend et les beaux récits des ménestrels ne la leurrent pas : « Ces récits étaient chantés pour lui, seul véritable héros de la fine Amor. Raffinement des hommes violents pour lesquels prendre était sans doute devenu jeu trop aisé. »

Alors elle prend une décision extrême : le jour de son mariage avec un homme qui la répugne, plutôt que de se soumettre, elle choisit de se trancher l’oreille et de déclarer vouloir désormais vivre emmurée. Stupeur de son fiancé, fureur de son père, émerveillement de la foule. Son vœu est respecté et Esclarmonde se retrouve emmurée dans une petite cellule prolongeant la chapelle du château. Son seul lien avec le monde est une petite fenêtre pourvue de barreaux. Maigre lien, et pourtant immense.

Très vite, Esclarmonde découvre que cette réclusion physique n’est pas une réclusion loin des hommes. « Contrairement à ce que j’avais imaginé, je n’étais pas seule dans ma retraite. Chaque jour, dès que j’ouvrais mon volet, je recevais maintes visites, chaque jour mon oreille mutilée écoutait patiemment les confidences de nos gens qui m’imploraient de prier pour leur salut ou pour celui de leurs proches. » Et, plus loin : « Je n’avais jamais tant reçu, tant parlé, du temps où, vivante, je devais garder la chambre, broder, chanter et obéir à mon père. Tous ces êtres en mouvement venaient voir l’immobile et la vie passait devant moi, qui pourtant l’avais quittée. » Ainsi, celle qui, de son vivant, ne comptait pas, acquiert un pouvoir et une influence immenses en mourant au monde. Et ce d’autant plus que d’étranges phénomènes se produisent : au domaine des Murmures, les disettes disparaissent, les moissons sont abondantes et la mort ne s’empare plus de personne.

Mais bientôt, un événement vient tout remettre en cause. Car, le matin même de son enfermement, Esclarmonde, partie goûter pour la dernière fois la liberté, a été violée ; et au bout de quelques mois, elle doit se résoudre : elle est enceinte. Une grossesse, et une naissance, d’abord vécues comme une menace puis comme un bonheur, mais un bonheur fragile, et qui bouleverse tout. Les mois passent, les événements se succèdent, le merveilleux le dispute au terrible ; le pouvoir d’Esclarmonde croît, mais aussi les tourments qui pèsent sur elle, et le rejet de la vie à laquelle elle s’est condamnée. Car Esclarmonde découvre l’amour maternel, l’amour du monde ; et l’amour de Dieu s’éloigne : « Dieu était toujours en mon cœur, mais il n’y tenait plus qu’une si petite place que j’avais bien du mal à prier sereinement. »

Dans une langue superbe, qui fait la part belle au merveilleux, Carole Martinez nous fait partager les sentiments d’une jeune fille lointaine et proche à la fois, et qui va devoir répondre à cette question : « Que cherchais-je donc en entrant en ces murs ? L’extase mystique, la proximité de Dieu, la splendeur du sacrifice ou la liberté qu’on me refusait en m’offrant en mariage ? »

© Chroniques de la Luxiotte
(10 octobre 2011)