Quand la critique devient
un genre littéraire à part entière

Si beau, si fragile, Daniel Mendelsohn. Traduit de l’américain par Isabelle D. Taudière, Flammarion, 432 pages, 22 euros

par Pierre de Montalembert

En France, Daniel Mendelsohn est surtout, voire uniquement, connu comme l’auteur des Disparus, peut-être le meilleur livre de ces dernières années. Le paradoxe est que ce chef-d’œuvre est passé relativement inaperçu aux Etats-Unis, patrie de l’auteur, où celui-ci est surtout célèbre en tant que critique littéraire. Critique heureux, puisqu’il peut s’exprimer sur dix, quinze, voire vingt pages, ce qui donne à chaque critique la force d’un petit essai. Et c’est un recueil de certaines d’entre elles qui est publié aujourd’hui en France sous le titre, emprunté à Tennessee Williams de « Si beau, si fragile » (« How beautiful it is and how easily it can be broken »). Un passionnant travail d’orfèvre.

Un mot d’ordre préside à cet ouvrage : « […] les critiques sont, avant tout, des gens qui aiment les belles choses et craignent que ces belles choses ne soient brisées. Ce qui incite tant d’entre nous à écrire est en premier lieu une vraie passion pour un sujet que nous trouvons beau (qu’il s’agisse de l’Enéide, des films de Jean Renoir, du jazz, du roman du XIX° siècle, ou de tout autre chose) ; et en second lieu, d’une sorte d’angoisse à la mesure de la fragilité de ces belles choses. »

Car la fragilité, sous forme de trahison, ignorance, bêtise, menace partout, ce qui explique que l’auteur ne se limite pas à des critiques littéraires mais présente dans ce recueil des critiques aussi bien de films que de représentations théâtrales. Il le fait, poussé par cet amour des belles choses, aidé par son savoir encyclopédique et sa formation d’helléniste, et avec le sentiment angoissant d’une crise culturelle : « La nécessité, au bout du compte, de céder aux réalités dures et inexplicables que nous ne contrôlons pas est une évidence éminemment tragique ; sans elle, tout n’est que de la guimauve – mélodrame et sentimentalisme bon marché. Or, la prévalence de ce type de sentimentalisme dans tant de produits de la culture contemporaine, leur propension à préférer de faux « dénouements » à une confrontation puissante et riche de sens impliquant une douleur réelle et inaltérable ne sont rien de moins qu’une crise culturelle. »

Voilà pourquoi l’auteur se montre parfois si cinglant à l’égard des films, pièces ou livres qu’il étudie, n’épargnant ni les acteurs ni les interprétations. Mais c’est toujours avec intelligence qu’il le fait, n’hésitant pas, étudiant un film de James Cameron, à convoquer l’ensemble de sa production cinématographique et à la mettre en parallèle avec, par exemple, Le Magicien d’Oz pour en dévoiler un fil conducteur : « […] tous ses films mettent en avant un désir d’abandonner l’enveloppe de l’Homo sapiens pour un corps plus fort et plus résistant. »

L’intertextualité, la connaissance de l’ensemble de l’œuvre étudiée, une vue historique, sont des traits communs de ses critiques, ce qui lui permet de toujours élever le débat et d’interroger non seulement l’œuvre, mais aussi l’intention, qu’il s’agisse d’adaptations théâtrales ou de films grand public comme Troie ou Les 300.

Cette connaissance des textes anciens et contemporains et cette capacité à les faire entrer en résonnance avec les œuvres étudiées, qui lui permettent par exemple de relier les attentats du 11 septembre 2001, l’éruption du Vésuve et Les Perses, atteignent des sommets lorsque l’auteur s’attaque au roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, qui a provoqué en France une polémique aussi grande que son succès. Convoquant Eschyle, Sartre, ou encore Blanchot, l’auteur en fait une critique magistrale ; et il est amusant de constater que la critique la plus intelligente de cet ouvrage soit le fait d’un écrivain dont le livre : Les Disparus, a été présenté par certains, lors de sa sortie en France, comme l’« anti-Bienveillantes » !

À travers ce recueil, qui laisse une place heureuse à l’autobiographie, le lecteur plonge donc dans l’histoire, découvre les résonnances du monde grec sur le monde contemporain, note une quantité de livres à lire, suit avec passion les interrogations de l’auteur, par exemple sur les relations entre réel, vérité, vraisemblable et fiction… On sait gré à Daniel Mendelsohn de faire de la critique un genre littéraire à part entière.

© Chroniques de la Luxiotte
(5 décembre 2011)