L'histoire d'un homme qui recherche la liberté

Le Livre d’un homme seul, Gao Xingjian. Traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait, Points-Seuil, 574 pages, 8 euros

par Pierre de Montalembert

« […] Enfant indigne issu d’une famille vouée au déclin, qui ne vivait pas dans l’indigence la plus totale, mais pas non plus dans l’opulence, à la frontière entre prolétariat et bourgeoisie. Il est né dans l’ancien monde et a été élevé dans la nouvelle société, il a cru un temps à la révolution, puis est passé du doute à la révolte. Mais, voyant que la révolte ne menait nulle part, il s’en est lassé et il a découvert qu’elle n’était qu’un jouet manipulé par les politiciens. Alors il a refusé de jouer le rôle de laquais ou de l’objet de sacrifice. Mais, comme il ne pouvait s’échapper, il n’a pu que mettre un masque pour se fondre dans la foule et vivre au jour le jour. » Ainsi pourrait-on résumer la vie qui est contée dans Le Livre d’un homme seul, de Gao Xingjian ; cet ouvrage, largement autobiographique, est le récit de cet homme, de son évolution, l’histoire d’un homme qui, dans la Chine maoïste, a, au prix de tous les sacrifices, décidé de survivre.

A travers l’histoire de « il », c’est un portrait terrifiant de la Chine maoïste, du Grand Bond en avant à la Révolution culturelle, qui est conté. Terrifiant, parce que hormis la soumission absolue à Mao Zedong, rien n’est acquis, les héros d’hier peuvent, sans raison aucune que la folie d’un régime totalitaire, devenir des ennemis traqués, humiliés : « Qui cède a la vie sauve, qui se rebelle meurt. Au petit matin, les couloirs étaient couverts de nouveaux dazibaos, ce qui était faux hier était vrai aujourd’hui, tout changeait en fonction du climat politique, chacun était devenu un caméléon. » Le régime exerce une emprise totale sur la vie de centaines de millions de Chinois : « Le Parti se mêlait de tout, que ce soit de sa pensée, de ses œuvres ou de sa vie privée », et les dénonciations sont partout, au point que l’on vient à craindre même la nuit, à cause des paroles que l’on pourrait prononcer en dormant, et à se méfier même de sa femme, qui pourrait, pour se sauver, par peur, dénoncer son mari, ainsi que le personnage en fait l’expérience avec Qian, sa femme avec qui il ne connut qu’un seul petit jour de bonheur et de tranquillité.

Le livre est parcouru de figures émouvantes, attachantes, particulièrement les figures féminines ; mais celles-ci sont les premières broyées. Car l’individualité est chassée à tout prix, comme la vie privée : « Il avait besoin d’un nid, d’un lieu pour s’abriter, où il pourrait échapper aux autres, un foyer pour lui tout seul, pour y préserver son intimité sans être surveillé. Il avait besoin d’une chambre insonorisée où, une fois la porte fermée, il pourrait parler à voix haute, sans être entendu, dire tout ce qu’il voudrait, un univers à lui pour réfléchir sans baisser le ton. » Cet univers, il le recherche sans relâche, rivalisant d’imagination pour échapper à la terreur qui menace à tout instant de s’abattre sur lui, s’éloignant sans cesse ; et, dans des lignes bouleversantes, la découverte du mythique Fleuve jaune, qui apparaît sous la forme d’une eau boueuse et répugnante, sonne comme une métaphore des promesses trahies de la Révolution chinoise.

Cette histoire, cette évolution, sont mises en parallèle avec l’histoire de « tu » : l’auteur, dans les années 1990, ayant enfin échappé à la Chine, vivant en exil, mais libre, en écrivain, et racontant son histoire, d’abord réticent, sur l’insistance d’une femme tourmentée, juive, allemande : Marguerite. Et l’impossibilité du témoignage apparaît : Marguerite est l’héritière d’un drame qu’elle n’a pas vécu personnellement ; elle interroge, veut savoir, comprendre. « Tu », pour sa part, est le rescapé d’un drame. Il ne peut pas oublier mais veut penser à autre chose, fuir l’étiquette de survivant. Ce qu’il résume dans cette formule : « Rien de plus ennuyeux que de parler de la Révolution culturelle allongé dans le noir, lampe éteinte, avec une femme dont la peau touche la tienne ; seule une juive dotée d’un cerveau allemand et parlant chinois peut y trouver de l’intérêt. »

Le Livre d’un homme seul est ainsi l’histoire du passage de « il » à « tu », l’histoire d’un homme recherchant la liberté et, tout simplement, une vie digne de ce nom, mais qui, pour survivre, a dû mettre un masque, perdre peu à peu ses idéaux, composer, mentir, être sans cesse aux aguets. Le titre révèle alors ses multiples sens : l’homme seul, c’est celui qui, dans la Chine communiste, ne peut compter que sur lui-même, car il doit se méfier de tous ; c’est celui qui, refusant le collectivisme, choisit de vivre, d’avoir une identité et de ne pas se fondre dans la masse totalitaire ; et c’est celui qui, pour avoir fui et pour s’être sauvé, est condamné à vivre en survivant, seul, incompris même par celles et ceux qui veulent le comprendre ; mais qui, retraçant cette expérience unique, écrit un roman, ou plutôt un chef-d’œuvre.

© Chroniques de la Luxiotte
(3 août 2011)