Redonner voix à Debord

Le dernier des dériveurs ou la dialectique des deux bords, selon le Théâtre A Tout Prix (TATP).

par Vincent Wahl

« Chaque fois que je me vois approuvé par des gens qui devraient être mes ennemis, je me demande quelle faute ils ont commise, eux, dans leurs raisonnements. ». Aïe ! Oser réunir une trentaine de personnes autour de Guy Debord, après une telle mise en garde ? Et qui devrait être l’ennemi de Debord, sinon chacun ? son radicalisme peut-il souffrir un seul ami, voire un seul auditeur ? Ou bien comment faire entendre une parole aussi dure, aussi nette, aussi forte ? Sinon, suggère Jean-Michel Potiron, l’homme des deux bords, en s’inspirant de Rancière (le Maitre ignorant ) : ne pas hésiter à transmettre des choses difficiles et surtout s’abstenir de les expliquer… Transmettre, éviter d’expliquer : grâce à toute l’épaisseur sensible d’un… spectacle !…

J’ai donc fait l’expérience suivante : me rendre à Nancy, bonne ville ducale, le 4 décembre 2011 à bord d’un petit TER méditatif de dimanche matin. 4 décembre, ah là là, jour de Saint-Nicolas, bientôt envahi par des dizaines de milliers de touristes et gens du cru affamés de flon-flons, de macarons, de pastilles pour les filles, de marrons pour les garçons, etc… ; entrer dans la salle Poirel, une salle de spectacle « belle époque », en face de la gare, où l’on célèbre aussi, en ce moment, la fusion des arts (décoratifs !) et de l’industrie, en la personne de Jacques Gruber. Nous étions requis un quart d’heure à l’avance pour « faire les groupes » ; c’est-à-dire, nous séparer des visiteurs plus « ordinaires » des coulisses du théâtre, et nous fait attendre un bon moment dans une salle d’apparat stuquée et pourvue d’un beau lustre. S’agit-il bien du spectacle sur Debord ? Les hôtesses ne savent rien, ou ne veulent rien dire, sinon indiquer que nous sommes dans le salon d’honneur, la plus belle salle de Poirel, et que nous sommes là pour attendre les retardataires.

Puis on nous fait redescendre. S’approche alors un homme en chemise blanche qui buvait à même sa bouteille d’eau de Vittel en plastique. « Savez-vous bien pourquoi vous êtes là ? il y a un changement, ce n’est pas comme prévu… » Nous, spectateurs putatifs, nous troublons un peu. Mais il cite Victor Hugo, Jean Genet, Debord ? Ce doit être ça. Commence alors une déambulation dans l’exposition Gruber, au milieu du mobilier art nouveau, des céramiques, reliures et gravures, etc... Nous l’entendons chuchoter ou vociférer, affirmer et s’étonner. Il nous fait descendre et monter, et nous rassemble dans une pièce assez grande, sous les combles, sorte de réserve, où nous est projeté un film approximatif (Bientôt sur cet écran / La société du spectacle / Et ultérieurement partout ailleurs / Sa destruction), commenté « in vivo ». L’homme-orchestre brandit les œuvres complètes de Debord, dans la collection « Bouquins », nous indique que si un éditeur a pris la peine de cette publication, cela l’oblige, lui, d’en faire un spectacle. Il nous expose la difficulté qu’il en éprouve, ses balbutiements pour le montage, nous en montrera les stades successifs qui tapissent le mur. Il entremêle tout cela de la profération des sentences debordiennes, avant de redire son sentiment d’échec. Tout au long du spectacle, il saura jouer de son public, avec doigté, encourageant les timides, rebondissant sur les goguenards ou les fats… Les gens y croient, n’y croient pas, ne savent pas, sont gênés et heureux à la fois. Il finit par tendre quelques pancartes portant des slogans à la mai 68 ou à la Ben, nous range en file, et nous emmène dans la rue, en une manif improvisée, criant « à la Mairie », tout en nous ramenant bien sagement au foyer de la salle Poirel, où nous attend un thé à la menthe. Tout cela aboutit à une curieuse mise en abîme, paradoxale unité entre la forme et le fond, qui, dans sa fragilité même, me convainc plutôt, et aide à mieux entendre !

Entendre quoi ?

D’abord quelques éclaboussures : « sans aucune joie valable » ; « les charmes du tapage inoffensif » ; « crétinisation et non pas crétinité du public »
et l’irréfutable : « nous ne voulons pas travailler au spectacle de la fin du Monde, mais à la fin du Monde du spectacle. »

Plus sentencieux, quoi qu’encore irrésistible :

« Le but principal de l’idéologie de la classe dominante est la confusion. Dans la culture, les procédés confusionnistes sont l’annexion partielle des valeurs nouvelles et une production délibérément anticulturelle avec les moyens de la grande industrie (roman, cinéma), suite naturelle à l’abêtissement de la jeunesse dans les écoles et les familles. L’idéologie dominante organise la banalisation des découvertes subversives et les diffuse largement après stérilisation. »

« Le but le plus général doit être d’élargir la part non médiocre de la vie, d’en diminuer, autant qu’il est possible, les moments nuls. » (Nietzschéen, non ?)

« Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. »

« Considéré selon ses propres termes, le spectacle est l’affirmation de l’apparence et l’affirmation de toute vie humaine, c’est-à-dire sociale, comme simple apparence. »

J.M. Potiron donne l’impression d’avoir recueilli une goutte de métal en fusion dans un panier de mousse : il s’en approche, la frôle, s’en éloigne brusquement, la manipule avec une gauche précaution. Sa gamme langagière, son jeu, du chuchotement à la profération, de l’étonnement à la jouissance sans masque, offrent un contexte, aident à écouter, aident à recevoir « ça » dans la tronche. Ça, une pensée puissante, une parole d’autorité qui met en mouvement, mais il faut aussi le dire : dogmatique, intolérante, procédant par affirmations irréfutables, comme je l’ai déjà dit, sans concession, sans confrontation avec un quelconque critère de vérité. Forme de résistance ? Je pense à une spore, qui résiste aux conditions extrêmes, aux chocs, à la dessiccation, à la digestion, qui se joue de l’excrétion, qui peut attendre son heure pendant des dizaines d’années.

Comment me rendre compte, à moi-même qui suis plutôt inclus, installé, de mon intérêt pour la radicalité d’un Debord, de la séduction que j’éprouve à l’écouter ou à le lire ? Est-ce une pure position esthétique, suspecte de dandysme ?

L’analyse de la « société du spectacle » me paraît puissante, indispensable, mais je veux aussi sortir de la dialectique infernale de la révolution et de la réaction. Ce qui m’intéresse, c’est d’articuler cette pensée avec d’autres, …la rendre « falsifiable » et dialogique, la rabouter par essais, erreurs, approximations.

Mais pour pouvoir travailler par essais erreurs, il faut savoir que l’on peut tout jeter et tout recommencer, pouvoir revenir, si nécessaire, aux couleurs pures, originelles.

J’ai peut-être trouvé dans une émission de radio, l’expression pour le dire : la radicalité de Debord serait un « idéal régulateur ». Voici la définition de cette notion, trouvée sur internet, qu’en donne Dominique Méda : « [il ne s’agit] ni d’un pur idéal inaccessible car sans lieu, ni du simple prolongement d’une tendance, mais plutôt d’un devoir-être, d’un guide pour l’action, même s’il ne doit être jamais atteint. »

En fin de compte, ce qui me plait, dans le spectacle de Jean-Michel Potiron, c’est cet équilibre improbable entre p(d)ureté et fragilité, cette mise en scène de la fascination, doublée de perplexité, devant une pensée séduisante autant que dogmatique.

Une distance est établie, qui, me semble-t-il, permet à la fois de rendre Debord « assimilable », appropriable (ça ne lui plairait pas !), tout en maintenant un pôle cristallin qui préserve le tranchant et la trempe, l’efficacité poétique.

Tiens, qu’est-ce qu’il cite, Potiron, de ce que dit Debord sur la poésie ?

« La poésie est de plus en plus nettement, en tant que place vide, l’antimatière de la société de consommation, parce qu’elle n’est pas une matière consommable » ; ou encore : « Qu’est-ce que la poésie, sinon le moment révolutionnaire du langage, non séparable en tant que tel des moments révolutionnaires de l’histoire, et de l’histoire de la vie personnelle ? » ; ou encore, mon préféré : « Une masse de poésie est normalement conservée dans le monde. Mais il n’y a nulle part les endroits, les moments, les gens pour la revivre, se la communiquer, en faire usage. »

Enfin, juste quelques mots pour signaler que si vous voulez voir ce spectacle, il faut le faire venir, il faut donc s’en occuper. Pas insurmontable : il s’adapte à tous les lieux, à toutes les jauges, les tarifs paraissent abordables… Mais à ce stade, ça ne me regarde plus !

© Chroniques de la Luxiotte
(27 janvier 2012)


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