Un récit âpre, bouleversant

Hors de moi, Claire Marin, Editions Allia, 128 p., 6,10 euros

par Pierre de Montalembert

« Claire Marin est née en 1974. Hors de moi est son premier roman », est-il curieusement écrit sur un repli de la couverture. Curieusement, car le lecteur comprend bien vite qu’il ne s’agit pas d’un roman, mais d’un récit, d’une autobiographie ou, pour être plus précis, d’une biographie : celle de la maladie de l’auteur, celle de son corps qui, sous les assauts de la maladie, cesse progressivement de lui appartenir. Mais au fond, le genre textuel importe peu : ce qui reste, c’est un ouvrage poignant et à l’écriture remarquable.

Nous savons, dès le début, qu’ « il n’y aura pas de fin heureuse ». Car, comme l’écrit l’auteur, « Il y a quelques années, on m’a diagnostiqué une maladie de compagnie, de celles qui continuent la route avec vous jusqu’à ce qu’elles vous dévorent. […] Il faut donc vivre avec ou vivre sans, c’est-à-dire apprendre à vivre sans tout ce qu’elle proscrit désormais. […] Il y a ce que le corps ne peut plus faire, ce que le traitement défend et ce que le moral délabré devient incapable d’imaginer. »

On ne connaîtra pas le nom de cette maladie et cela n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est ceci : à 20 ans, la narratrice, normalienne, après de multiples consultations médicales, des espoirs vite douchés, des discours de médecins lénifiants, contradictoires et sûrs d’eux, a appris qu’elle avait une maladie auto-immune. A commencé alors le ballet des soins, des hospitalisations, de la douleur, de tout ce qu’il n’est plus possible de faire, du corps qui lui devient étranger, et de ce paradoxe : « Je suis mon pire ennemi. Mes cellules s’autodétruisent en pensant me protéger. Ma vie est un énorme malentendu, une erreur immunitaire, un dommage collatéral. Mon corps s’attaque en pensant se défendre. C’est assez ridicule. » Et, plus loin : « Cette maladie me met hors de moi. La colère dit cette insupportable dépossession. C’est de ma propre vie, de mon identité que je suis amputée. » Car désormais, domine ce fait, cette identité : celle de malade. «  Je ne suis ni masculin, ni féminin, je suis malade, d’un genre neutre, indifférent au désir, à la sexualité, à la reproduction. L’identité de malade phagocyte toutes les autres. »

Et le malade, dans les pages de Claire Marin, apparaît comme un être à part, que nul ne comprend. « Le malade est idiot. Enfermé dans sa douleur, dans son corps qui le torture, dans sa tête obsédée par la maladie ou possédée par la souffrance. Il ne parle plus comme les autres. Il ne conjugue plus qu’avec prudence ses phrases au futur. Il est un être du conditionnel. Si je vais bien, si je guéris, si je ne suis pas hospitalisé sont les sous-entendus de chacune de ses phrases. » Il faut bien, pourtant, se résigner à revenir dans le monde : « Parfois, je parle au futur. Je joue sans faille mon rôle social. Il le faut. Sinon personne ne me supporterait plus. Mais certains savent entendre autre chose que ce discours policé. »

Le corps qui devient étranger, les autres qui ne vous comprennent plus : on pourrait croire que les médecins, les soignants, seraient les plus à-mêmes de comprendre cette souffrance morale. Mais non : « L’invisibilité est le premier mal dont souffre le malade. Les médecins entrent dans la chambre et parlent de vous comme si vous n’étiez pas là. Les femmes de ménage cognent leur balai dans les pieds du lit, les aides-soignants vous secouent et vous déplacent pour changer les draps. Les infirmières de nuit vivent normalement leur journée, elles parlent fort, se racontent leurs histoires d’un bout à l’autre du couloir. Elles rient même parfois. Est-ce qu’on peut leur en vouloir d’êtres vivantes ? »

Ainsi suivons-nous la narratrice au fil de ses découvertes, de ses souffrances, de ses colères, d’une sorte de résignation. Le récit est âpre, dur, bouleversant. Mais, poussée hors d’elle, dépossédée d’elle-même par la maladie, Claire Marin nous offre aussi un témoignage magnifique, qui hante longtemps après qu’on a posé le livre.

© Chroniques de la Luxiotte
(3 février 2012)