Beaucoup de choses

Leçon de choses, Claude Simon, Editions de Minuit, 192 pages.

par Pierre de Montalembert

Une considération de Claude Simon à propos du Talmud ressemble furieusement à une description de sa propre écriture : « l’éternel commentaire d’un fait ou d’un épisode par d’autres épisodes semblables ou contraires qui le complètent, qui s’opposent à lui, qui présentent un autre aspect du même thème. » Dans Leçon de choses, c’est bien de cela qu’il s’agit : l’éternel commentaire d’un épisode, la débâcle française de juin 1940, événement fondateur de l’écrivain et qui, par la magie de l’écriture, réussit à apparaître sous un jour nouveau.

Dans Leçon de choses, la déroute est traitée en même lieu, en une seule journée, mais la construction classique est brisée par l’apparition de trois temps : 1885, 1940 et 1974. Ainsi, à trois époques différentes, nous suivons la journée de promeneurs pas si innocents qu’ils n’en ont l’air, de soldats en déroute et de maçons qui travaillent, mangent et discutent.

La narration repose en grande partie sur des jeux de mise en abyme : les personnages de 1940 lisent un ouvrage (Leçon de choses…) ou regardent les illustrations d’un calendrier, et la scène se matérialise soudain sous nos yeux, les personnages prennent vie. Ainsi de cette phrase qui ouvre le chapitre intitulé « Expansion » : « Les flots verdâtres, les rochers violets, l’écume, le ciel bas, sont figurés indifféremment au moyen de petits coups de pinceau en forme de virgules ou de minuscules croissants. » Et nous voilà dans la scène, au milieu des personnages, découvrant l’une des intrigues. Dans une construction superbe et d’une rigueur extrême, les coups de canon font naître les coups de masse des ouvriers, un mot, une image, un rien, nous font passer d’une époque à une autre : « Le groupe noir et confus que forment l’homme et la jeune femme n’est animé que de faibles mouvements. Les gestes des ouvriers sont de plus en plus lents. »

Dans cette Leçon de choses, il est question, en effet, de beaucoup de choses : de la guerre, de la mort, de l’amour, de la tromperie, mais aussi de maçonnerie. Mais les grandes notions sont tournées en dérision : les soldats sont épuisés, grossiers, découragés, et la scène d’amour, scène d’adultère, devient pathétique. La nature est appelée en renfort pour railler cette autre déroute : « Les voix noires des petites grenouilles se font assourdissantes. » Ou encore : « L’odeur noire du cigare est plus forte que celles des prés humides. » Une vache vient même perturber les amants.

Les sons deviennent exacerbés et, puisque l’auteur décrit des tableaux qui prennent vie, les couleurs ont une importance extrême, au point que l’on pourrait représenter le livre en tableaux, ou en scènes de théâtre où, au fond, le décor aurait presque plus d’importance que l’intrigue, pour mieux la dévaloriser. Avec, toujours, le style de Claude Simon, inimitable, si facilement reconnaissable, portant une attention extrême aux moindres détails, époustouflant de maîtrise, capable de passer en un instant de l’envolée spectaculaire à la description sèche, du sublime au sordide : « S’élevant quelque part dans l’ombre la voix geignarde dit la nuit on attend la nuit qu’il a dit il fait nuit non alors qu’est-ce qu’on attend encore qu’est-ce qu’on fout là qu’est-ce que, puis elle meurt d’elle-même, engloutie elle aussi, comme le visage fugacement révélé, par l’obscurité, le silence. »

Claude Simon est sans doute à la fois l’un des plus grands écrivains du XX° siècle et l’un des moins reconnus, et ce petit ouvrage méconnu vient le rappeler. En moins de deux cents pages, Leçon de choses promène le lecteur à travers l’histoire et les histoires, entremêle les temps, les narrations et les sens, ne commençant ni ne finissant jamais tout à fait, et réussissant à faire d’une leçon de choses une époustouflante leçon de littérature.

© Chroniques de la Luxiotte
(4 janvier 2012)


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