Voir le rouleau original du roman
Sur la route de Jack Kerouac

L'été 2012, les passionnés de Jack Kerouac et les curieux ont pu voir le rouleau original de Sur la route, présenté au Musée des lettres et des manuscrits, à Paris. Cette présentation a mis sous le yeux du visiteur un document exceptionnel dans l'histoire de la littérature du XXe siècle.

par Alain Jean-André

Entre le 2 et le 22 avril 1951, Jack Kerouac écrit un roman de 125 000 mots sur une bande de papier de 36,50 mètres de long. « J’ai écrit ce livre sous l’emprise du café… 6 000 mots par jour, 12 000 le premier jour et 15 000 le dernier… », dira-t-il. Il a 29 ans, il vit avec Joyce Johnson, dans un appartement à New York. En grande partie autobiographique, cette version de son « livre de la route », rédigée dans une prose spontanée pas si spontanée qu’on le répète encore aujourd’hui, ne sera publié qu’en 2007. En 1957, c’est une version largement revue, remaniée qui est publiée. En mai 2001, le tapuscrit original du roman a été vendu lors d’une vente aux enchères chez Christie’s à New York, 2,5 millions de dollars. Jim Irsay, amateur de rock et propriétaire de l’équipe de football les Colts d’Indianapolis, en est l’acquéreur. On aimerait interviewer Kerouac, écrivain beat, sur le destin de son fameux rouleau.

Son livre, devenu un classique de la littérature du XXe siècle, n’a pas été écrit uniquement dans la période de trois semaines dont parle les commentateurs. En fait, Kerouac a commencé de l’esquisser en 1947, dans des carnets et avec des notes manuscrites. Il en a rédigé une première version en 1948, mouture laissée de côté pour un voyage avec Neal Cassady (il formera la deuxième partie du livre). En avril 1949, il a repris son projet avec d’autres idées, influencé par le jazz, et en juin, avant de rejoindre Cassady à San Franscisco (cet épisode deviendra la troisième partie du livre). En 1950, Cassady l’a entraîné dans un séjour à Mexico (période adaptée dans la quatrième partie du livre). Au retour, il a travaillé de nouveau sur son roman chez sa mère, à Ozone Park, perturbé par une série d’événements : une longue lettre de Neal qui l’a bouleversé, les écrits de Burroughs, la publication de Go, roman de Holmes d’abord intitulé « The Beat Generation ». En avril 1951, il monte avec du papier à dessin le fameux rouleau, afin de taper en continu sur sa machine à écrire une nouvelle version de Sur la route.

Il y en aura d’autres jusqu’en 1957. Après des années de reprises, de suppressions, de transformations, suite aux échanges avec son agent littéraire, et de frustrations – qui consument dix ans de sa vie –, il éprouve l'immense soulagement de voir paraître son livre.



Le rouleau, à présent jauni, montre que le texte a été tapé un peu de travers, soit à cause de la longueur de la feuille, soit à cause d’un défaut de pression du rouleau de la machine. Mais le texte coule en continue, avec de rares reprises. La ponctuation, elle, n’est pas aussi limitée que l’auteur l’indique dans Principes de la prose spontanée, texte rédigé à la demande de ses amis Ginsberg et Burroughs en 1953. On sait que Kerouac tapait vite sur son Underwood portable. Cette maîtrise lui permettait de suivre le « flux ininterrompu depuis l’esprit des idées-mots personnels et secrets soufflants (comme un musicien de jazz) sur le sujet de l’image ». Il s’agissait d'avancer dans un état mental « sans conscience en demi-transe […], autorisant l’inconscient à admettre dans son propre langage sans inhibition […] ce que l’art conscient aurait censuré, et écris dans l’excitation, rapidement » Pourtant, c’est une version moins fluide et plus « light » qui paraît en 1957. Elle atteindra cependant des sommets, sera traduite en de nombreuses langues, deviendra, au cours des années, un événement littéraire mondial. Malgré les coupures, les allégements, les atténuations, le changement des noms des personnages, le livre conservait l’essentiel de son énergie.

On peut lire aujourd’hui une traduction française de ce rouleau si longtemps resté dans l’ombre et devenu un objet mythique. Les curieux et les amateurs de littérature peuvent ainsi comparer les deux versions et se faire eux-mêmes une idée du travail de Kerouac et des problèmes liés à l’édition d’un pareil texte. Quand on pense à Vision de Cody, suite de Sur la route, on mesure l’écart entre ce qui habite la tête d’un auteur, toujours incommensurable, et les volumes auxquels il parvient en fin de compte. Un livre n’a pas de début, pas de fin, la forme imprimée sur des pages réunies entre une couverture n’est que l’ombre du livre sans doute impossible à écrire.

© Chroniques de la Luxiotte, 4 juillet 2012.











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