Thierry Metz, la poésie à la racine

Diérèse 52-53 (2011) et Diérèse 56, revue littéraire.

par Alain Jean-André

La revue Diérèse a consacré deux volumineuses livraisons au poète Thierry Metz, qui a mis fin à ses jours le 16 avril 1997, à l’âge de 41 ans. L’onde de choc de la perte d’un enfant, sous ses yeux, en 1988, a eu raison de lui. Elle a augmenté une tension existentielle déjà présente dans son écriture nue, sans artifice. « Chez Thierry Metz, l’écriture n’est pas un simple jeu de langues, l’écriture est une manifestation directe de son existence, de sa manière d’habiter le monde, et de considérer les autres. », écrit Cédric Le Penven.

Quel écart entre la poésie de Thierry Metz et sa vie de tous les jours. Un tel écart signifie certainement un écartèlement existentiel difficile à vivre, on le sent dans la tension d’une écriture qui peut atteindre des fulgurances rares.

Maçon, il a écrit le Journal d’un manœuvre (Gallimard / l’Arpenteur, 1990), un livre dans lequel il « imbrique étroitement le chantier où il exécute […] les tâches pénibles, sous les ordres d’un chef qui ne discute pas, et sa recherche personnelle. », « Le mot « œuvre » dans [ce livre] est toujours à prendre dans deux acceptions, dont l’une relève du bâtiment, l’autre de l’écriture. », écrit Françoise Hàn.

Lors d’un entretien avec les élèves du L.E.P. mécanique de Tournon (Ardèche), l’auteur indique : « je n’ai pas défini le manœuvre, l’ouvrier en général, comme un individu finalement social. Je l’ai ramené plutôt vers l’origine, plus près des lieux de sa naissance, là où il a appris quelque chose… ce qui ne l’empêche pas de penser bien sûr. Ne penser qu’à cela, c’est le réduire. C’est lui couper le peu d’ailes qu’il peut avoir. »

Dans un autre entretien, avec des ouvriers de Renault cette fois, il revient sur cette idée :

« Qu’est-ce qu’un ouvrier, finalement, c’est peut-être cela, quelqu’un qu’on a perdu de vue, qui se promène vaguement dans le monde comme cela, que l’on peut saisir de temps en temps, qui s’éteint vite, qui a une durée de vie intérieure très longue, et cet éloignement, ce flou, qu’est-ce qu’on peut en faire ? Alors il faut avancer où on est. Je reviens toujours à ce point de départ, c’est un point d’origine, mais un point de fusion aussi. »

Des phrases surprenantes, si l'on songe à de telles rencontres. L’auteur n’insiste pas sur sa condition sociale, bien présente dans son écriture, il insiste sur ce qu’il tente de bâtir avec les mots. L’image d’Icare apparaît même dans ses propos. La route est longue du travail sur les chantiers, des difficultés de la vie quotidienne à l’écriture de textes qui atteignent le « point d’origine ». Les poèmes publiés dans les deux volumes de Diérèse, venus de revues et surtout de Résurrection – qui a régulièrement accueilli des poèmes de l'auteur depuis 1978 –, rendent visible son lent, patient travail de dépouillement de l’écriture.


Quand on lit la poésie de Thierry Metz, on sent tout de suite un cheminement vers l’essentiel.

« Je ne vis qu’en ce que j’ai à écrire.
Ou, différé par mes pas : habiter. Là où
je ne resterai pas.
Pour avancer alors
Il me faut, comme un aveugle, toucher
ma voix puis ses limites.
 »
(Notes sur le chemin, 1995)

Sa méthode : « se simplifier ». Acte mental et travail d’écriture étroitement liés. Il l’indique explicitement : « Le vrai travail – peut-être – est de se simplifier. De dire le moins possible mais d’écouter beaucoup. Ne rien emporter le matin, ne pas s‘alourdir. » (Le Journal d’un manœuvre, 1990). Christian Viguié montre que cette volonté perdure des années plus tard chez l’auteur dans son livre L’homme qui penche (1996) :

« S’amincir.
Émacier le texte le plus possible.
Chaque mot maintenant désigne la maison et l’habitant, la rencontre et la réparation.
 »

Ce travail conduit à des fulgurances. Par exemple :

« Je travaille où se recueille le possible
dans l’âtre   près des flammes
mais je voyage tout au fond
dans l’inaperçu
 »
(Sur la table inventée)

Il produit aussi des notations poignantes :

« J’ai parlé au psychiatre mais on ne s’est rien dit qu’on ne savait déjà. De souffrant, de tourmenté. Sans ailleurs. »

Les deux volumes de Diérèse permettent de lire de nombreux poèmes de Thierry Metz. Le carnet d’Orphée, petit ensemble de 23 pages rédigé sur un agenda de poche, reproduit en fac-similé dans Diérèse 52-53, a fait l’objet d’une publication complétée d’autres poèmes, dans la collection de livres qui accompagne la revue (Les Deux Siciles, 2011). Diérèse 56 donne également à lire huit poèmes inédits avec une reproduction du texte écrit par la main de l’auteur. Le dossier est complété par de nombreuses photos.

Un tel double dossier, monté par Isabelle Lévesque et Daniel Martinez qui ont réalisé un travail remarquable, ne serait pas complet sans la présence de témoignages qui renseignent sur la vie de l’homme et du poète, d’hommages poétiques qui attestent son influence sur certains auteurs, d’études qui éclairent des aspects de cette œuvre singulière. « Thierry Metz ou la douleur d’être » écrit Charles Juliet qui poursuit : « Une douleur paisible, lasse, une tranquille désespérance. » Rien chez lui de « de calculé, de concerté. Sa culture est essentielle. Elle ne s’exhibe pas, elle se devine », ajoute Jacques Ancet. D’autres auteurs amènent d’autres éclairages. Ainsi, cette remarque de Didier Periz : « sa conscience le portait aux franges de la conscience ».

Christian Viguié résume sans doute bien l'appréciation des participants à cette entreprise : « Nous savons d’emblée que nous avons affaire à une œuvre majeure à partir de laquelle se renouvelle la question à la fois complexe et fort banale : À quoi reconnaît-on une poésie authentique ? Qu’est-ce qu’un vrai poète ? »

© Chroniques de la Luxiotte
(13 sept. 2012)


(Diérèse, revue poétique et littéraire - Daniel Martinez 8 avenue Hoche 77330 Ozoir-la-Ferrière)