Une vie brève

Une vie brève, Dominique Audin, l'arbalète Gallimard, 184 p., 17,90 euros

par Alain Jean-André

Ecrit par la fille de Maurice Audin, arrêté et torturé par l'armée française à Alger, à l'âge de 25 ans, ce récit ne porte pas sur l'affaire de sa disparition. De manière très sobre, il raconte les débuts de la vie d'un homme, restitue sa vie d'enfant de troupe, puis d'étudiant et de mathématicien promis à un bel avenir. Mais l'évolution de la situation algérienne allait le conduire dans une autre direction.

Maurice Audin était issu des classes populaires. Il appartenait à une famille de pieds-noirs dont les membres ont un temps travaillé en métropole. Michèle Audin établit la généalogie de sa famille paternelle : racines savoyardes et piémontaises du côté de la grand-mère ; racines lyonnaises du côté du grand-père ; mort d'enfants en bas âge, naissances, mariages, etc. Elle présente les « lieux dans lesquels [son père] a vécu son enfance : Béja, Aïn Draham, Bayonne, Toulouse, Koléa, Alger, Hammam Righa, Autun. », puis sa vie d'étudiant et d'assistant à Alger. Elle tente de « reconstituer », « pour affirmer plutôt qu'imaginer », utilisant des récits entendus, des photos, des souvenirs écrits de Charlye (sa tante) ; aussi des documents dont elles ne soupçonnaient pas l'existence, comme les feuillets dactylographiés par sa grand-mère, que sa mère lui mit sous les yeux un jour où elle lui rendit visite.

L'auteur évite tout effet littéraire, elle s'en tient à un vocabulaire factuel.

« Pas plus que vous ne trouverez ici d'exotisme, vous n'y trouverez la nostalgie, l'écoeurante nostalgie-pied-noire, avec les couleurs et les saveurs, l'anisette, le cabanon, la fatma, la mer, le ciel et le soleil. Le monde dans lequel il a vécu n'existe plus […] et avec lui a disparu ce dont il avait souhaité la disparition, les fatmas, les colons, la pacification, les enfants analphabètes, dans ce qu'il faut bien appeler l'apartheid colonial. »

On s'en rend compte quand elle questionne les carnets de compte de ses parents, quand elle les suit au jour le jour afin de mesurer, à partir de la liste des dépenses, leur mode de vie, leur choix à un moment ou un autre, voire leurs relations (mais sans aucune certitude).

Au milieu du livre, elle aborde la vie de militant de son père. « Après son éloignement du catholicisme, il y eut, à Alger, dès les années de l'université, le parti communiste. » À côté de sa famille, les mathématiques et son militantisme jouent un rôle primordial. Ses parents se sont mariés en janvier 1953. Une semaine plus tard, il est nommé assistant à l'Université. En 1956, « la politique, de plus en plus, dit [sa] mère. » Il est actif au Parti Communiste Algérien (PCA), interdit depuis 1955. Conséquence : son activité politique devint clandestine. Il « s'occupait de la sécurité des militants passés à la clandestinité, leur procurant des faux papiers, les transportant d'une planque à une autre dans la 4CV. » En même temps, il effectue ses activités de mathématicien à l'Université et la préparation d'une thèse de doctorat qu'il ne soutiendra pas de son vivant. Elle lui sera octroyée à titre posthume.

A travers ce récit apparaissent à la fois la vie d'un homme, celle d'une famille, mais aussi celle d'une époque. Michèle Audin donne à lire un témoignage poignant, elle le fait avec une grande la sobriété et une justesse d'écriture exemplaire.

© Chroniques de la Luxiotte
(22 janvier 2013)