Un roman poignant

La Splendeur de la vie (Die Herrlichkeit des Lebens), de Michael Kumpfmüller, traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, Albin Michel, 290 p., 19,50 €.

par Alain Jean-André

Peut-on imaginer Kafka détaché des angoisses qui ont dominé sa vie ? Peut-on le voir libéré des obsessions qui l'ont habité et qui sont à la source de son écriture ? Le roman de Michael Kumpmüller, La Splendeur de la vie, nous montre un Kafka différent de celui auquel on nous a habitué. Un Kafka plus léger, la vie transformée par la rencontre de la jeune Dora Diamant. Mais leur histoire d'amour, si émouvante, n'a pas changé le cours de sa vie. Elle a seulement allégé la courte période où sa maladie s'est aggravée avant sa disparition.

En juillet 1923, Franz Kafka séjourne avec sa sœur Elli à Müritz, une station balnéaire de la Baltique. Il y rencontre Dora Diamant, une jeune femme pleine de vie qui travaille dans un centre de vacances du Foyer populaire juif de Berlin. Elle a vingt-cinq ans, il vient d’avoir quarante ans. Ils sont tout de suite attirés l'un par l'autre. Très vite, ils décident d'aller vivre ensemble à Berlin. L'époque n'est pas très favorable : l'inflation est galopante et l'hiver qui arrive représente une menace pour la santé de Kafka. Il souffle de la tuberculose. Finalement ils parviennent à s'installer, et mènent une vie commune, changeant en quelques mois plusieurs fois de logement. Mais la détérioration de la santé de Kafka conduit sa famille, à la suite d'une visite de son oncle, à le convaincre de séjourner dans un sanatorium. Il quitte Berlin et Dora pour Prague, la ville haïe, en attendant de rejoindre une maison de santé. Après bien des tractations, on parvient à lui trouver une place du côté de Vienne. Dora décide de le rejoindre.

La réussite du livre réside dans une description minutieuse des relations entre les deux protagonistes. On passe du simple récit aux remarques de l'un ou de l'autre, d'une scène vue par l'un ou par l'autre, de ce qu'imagine l'un ou l'autre, des lettres à la famille qui ne disent pas tout de leurs problèmes. Pas d'explication, de psychologie, mais la restitution de la situation complexe dans laquelle ils se trouvent. La tournure des événements crée des situations tout à fait romanesques, voire inimaginables. Quelle différence entre eux ! Kafka, pragois de langue allemande, qui n'a pas publié grand chose, et Dora, cette juive qui vient de l'est. Chacun semble représenter deux mondes, mais deux mondes qui se sont rencontrés. Ils imagineront même, un moment, aller vivre en Palestine. Mais cette histoire d'amour sera de courte durée. Dora suit Franz dans les maisons de santé et devient l'infirmière qui accompagne le malade, avec beaucoup d'abnégation. L'auteur montre la situation dramatique des derniers mois de Kafka, quand l'issu, que le lecteur connaît déjà, ne laisse plus de doute.

Nul doute que Michael Kumpfmüller a écrit un grand livre.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 8 octobre 2013)