La petite guerre dans la grande

La Main coupée, Blaise Cendrars, Folio, 448 pages.

par Alain jean-André

Quand la guerre éclate en 1914, Blaise Cendrars, qui vivait à Paris depuis quatre ans, était de nationalité suisse. Alors il s'engagea dans la légion étrangère. Il participa même directement à l'appel d'étrangers pour grossir les troupes françaises. Il y fait allusion dans La Main coupée, livre où il raconte sa petite guerre dans la grande guerre – et dans lequel il brosse le portrait de ses compagnons, voire de ses complices, sur les champs de bataille où ils furent engagés.

Dès le départ au front, Cendrars constate les incohérences dont les soldats sont victimes : « Ce colonel ! C'était un vieux décrépi qui nous venait du service géographique de l'armée, un homme de cabinet, avec un lorgnon et des idées d'un autre âge. Ainsi, pour nous entraîner, [...] il eut la malencontreuse idée de nous faire faire la route à pied, de Paris à Rosières (Somme), où nous occupâmes les tranchées, cependant que les trains qui nous étaient destinés nous escortaient à vide, étape par étape [...] Au bout de quatre, cinq jours, nous arrivâmes épuisés à Rosières... »

Très vite, le courant ne passe pas entre les officiers, les sergents et ce trouffion à la forte tête qui se comporte en chef de bande, et mène des coups de main contre les « boches ». Les gradés en prennent pour leur grade, comme ce « plein-de-soupe », auquel les soldats donnent une leçon qui lui flaque une peur bleue. Seul le colonel Jacottet échappe aux remarques acerbes. L'emploi d'un bachot pour se déplacer sur la Somme conduit à une accusation nominale de vol, une affaire susceptible de conduire Cendrars « à Biribi ». Mais il s'en tire. Il reste dans son escouade, avec ses camarades, Sawo, Garnéro, Opphopf, Griffith, le Monocolard, et les autres.

Ce livre est surtout un hommage à ses compagnons. Il raconte en détails leur guerre, des histoires d'hommes et d'amitié qui se sont prolongées sur des années. Il trouve le moyen de s'attarder à celle d'une femme, madame Kupka, qui voulait suivre son homme au front, dès le départ de Paris. Ce ne fut pas possible. Pourtant, elle le rejoignit discrètement, une nuit, avec la complicité de Cendrars : « Vous êtes bien mignons, leur dis-je. Amusez-vous. Mais, Kupka, pas de blague, hein ? Il faut que ta femme décanille demain matin avant la diane !... ». Garnéro, lui, était « un adroit chasseur et un fin cuisinier », il tuait des chats qu'il « apprêtait en civet », pour le plaisir de la compagnie ; mais « après une expédition, il [lui] arrivait souvent [...] de piquer une crise de rage », alors « pendant quelques jours, il ne fallait pas compter sur sa cuisine, il nous eût tous empoisonnés ! », précise Cendrars. Quant au Chevalier de Przybyszewski, surnommé le Monocolard, « bourré d'anecdotes et d'observations drôles prises sur le vif, [...] un fin causeur, mais ce n'était pas un intellectuel et il n'avait pas de lettres. » L'auteur se demande s'il était vraiment un Polonais, neveu de l'écrivain du même nom, et avait fait fortune à Tahiti, ou un escroc qui cachait son jeu derrière des propos abondants et séduisants.

La 6e compagnie comprenait des personnages haut en couleurs. Cendrars excelle à raconter ce qui les unissait dans les situations de guerre, où la mort est présente à chaque heure. Du premier contact avec les tranchées, en pleine nuit, à des moments de pilonnage par l'artillerie allemande, il brosse des tableaux saisissants des espaces sillonnés par les tranchées, mêlant horreur et féerie. Il part du regard de la troupe, des poilus qui pataugeaient dans la boue et l'eau des tranchées, pas du point de vue de l'état-major, en retrait dans des maisons abandonnés. Il montre combien la camaraderie profonde qui les unissait leur permettait de tenir dans le carnage, malgré les morts, les disparus.

Sa guerre ne durera pas plus d'un an. En septembre 1915, un éclat d'obus lui arrachera le bras droit.

© Chroniques de la Luxiotte
(22 Nov. 2014)



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