Conjurer un cauchemar

Le Cauchemar climatisé, Henry Miller, Folio.

par Alain Jean-André

Henry Miller a passé dix ans en Europe, avant la seconde guerre mondiale, principalement à Paris. Un peu avant la guerre, il part en Grèce sur invitation de Lawrence Durrell, un séjour qui le conduit à écrire un livre éblouissant, Le colosse de Maroussi. Ensuite, il regagne les États-Unis alors que la guerre s'étend en Europe. Il ne se réinstalle pas à New York et part en automobile vers le Sud : il a décidé d'entreprendre un grand périple destiné à le réconcilier avec son pays. Mais ces retrouvailles avec l'Amérique n'aboutiront pas à l'effet escompté : elles se solderont par un fiasco.

Tout de suite, Henry Miller se retrouve dans un pays où la rupture est flagrante entre l'homme et la nature. Il considère qu'au nom du progrès s'est développé un monde dominé par les « objets », ce qui a conduit à des croyances illusoires et à des craintes infantiles : « Notre monde est un monde d'objets. Il est fait de conforts, de luxes ou sinon du désir de les posséder. Ce que nous redoutons le plus, en face de la débâcle qui nous menace, c'est de devoir renoncer à nos gris-gris, à nos appareils et à tous les petits conforts qui nous ont rendu la vie si inconfortable.  »

Critiques de l'Amérique, on est loin de l'american dream

À partir de ce constat, l'auteur dresse un véritable réquisitoire contre le monde industriel qui dégrade les paysages et transforme les hommes en esclaves. D'emblée, il s'en prend à l'objet-clé de cette société de consommation, l'automobile, qu'il considère comme le symbole de cette dégradation. « Le spectacle le plus pitoyable, c'est celui de toutes ses voitures garées devant les usines et les aciéries. L'automobile représente à mes yeux le symbole même du faux-semblant et de l'illusion. »

En effet, si d'un côté elle facilite les déplacements et constitue une sorte de privilège vers lequel « les masses ouvrières [d'Europe, d'Asie, d'Afrique] tournent des regards envieux », d'un autre côté l'ouvrier américain « se donne corps et âme au travail le plus abêtissant que puisse accomplir un homme », le travail à la chaîne. Mais, à ses yeux, la dégradation ne s'arrête pas là. Il pousse sa critique plus loin, avec une phrase ironique : « Ils ne savent pas que (en américain) les meilleures conditions possibles cela signifie les plus gros bénéfices pour le patron, la plus totale servitude pour le travailleur, la pire tromperie pour le public en général. »

Henry Miller considère que le Sud aurait pu développer un autre type de société. Il précise : « Le climat, le paysage, les mœurs et les coutumes, le doux parler dégagent un charme auquel il est difficile de résister. Ce monde du Sud est plus proche que tout le reste des Etats-Unis de la vie de rêve dont parlent les poètes. »

Mais le Nord industriel, mécanisé, voué au business a contaminé ces régions du vieux Sud qui disparaît à Atlanta ou New Orleans, sauf « son minuscule quartier français ». Sans doute retrouve-t-il dans les états qui bordent le golfe du Mexique des traits européens qu'il a tant appréciés, dans le Sud de la France ou en Grèce. Son constat est amer, sa conclusion claire  : « Le Sud ne s'est jamais remis de sa défaite. »

Existe-t-il aux Etats-Unis un territoire où il pourrait cesser d'être mal à l'aise, se sentir bien dans sa peau, échapper à la société des objets et des désirs effrénés ? Au cours de ce périple, nul doute qu'il le cherche, mais il ne l'a pas encore trouvé.

Ceux qui sauvent du monde des objets, les artistes

Cependant, à partir de la rencontre de quelques artistes, Miller sent que c'est possible. Plusieurs chapitres de son livre dressent le portrait de figures exceptionnelles qui échappent au cauchemar d'un monde mécanique et refusent de se soumettre à sa standardisation.

Ainsi, le docteur Souchon, peintre et chirurgien, qui fait partie des personnes qui « méprisent ouvertement les sentiers battus, sont passionnément attachées à leur métier, impossibles à séduire ni à acheter, qui travaillent de longues heures, souvent sans en tirer gloire ni récompense, mais qui sont poussés par un motif bien simple : la joie d'en faire à leur tête.» ; le compositeur Edgar Varèse, qui « semble incapable de trouver une audience » et dont la musique, pourtant, « est certainement de la musique de l'avenir » ; le galeriste Stieglitz qui vend des toiles du peintre John Marin, le magicien, un artiste méconnu qui peint depuis cinquante ans. Autant de figures qui constituent des modèles d'indépendance, de créativité, de lucidité dans un monde anesthésié par l'affairisme dominant.

Livrant tour à tour ses déceptions et ses enthousiasmes, Henry Miller a écrit un livre d'une grande vigueur. Soixante ans plus tard, il n'a pas pris une ride. On y voit comment l'auteur américain a dépassé ses désillusions, et retrouvé l'énergie, la force, l'humour qui lui ont permis d'écrire l'oeuvre que nous connaissons aujourd'hui.

© Chroniques de la Luxiotte
(31 janvier 2015)