Vigueur de Rodica Draghincescu

par Alain Jean-André

Rienne, Rodica Draghincescu, éditions de l'amandier, 50 pages

Rienne

Dans l’introduction qui ouvre le livre, Rienne est présenté comme un dialogue entre la plasticienne, Suzana Fântânariu, et la poétesse Rodrica Draghincescu. Suivent quelques photographies d'un travail plastique de l’artiste. Viennent ensuite les pages de Rodrica Draghincescu, des aphorismes et des poèmes d’une grande intensité, textes intrigants qui pourraient nourrir la copie d'un commentateur. Je souhaite ici seulement écrire quelques notes après une lecture plus sauvage. J'ai essayé de présenter ce que j'ai senti, ce que j’ai cru voir.

D’emblée, j’ai été sensible à la manière de subvertir la langue, ce qui n'est pas nouveau avec Rodrica Draghincescu. Cette fois, elle le fait avec des aphorismes qui reprennent en tous sens le mot « chose », au singulier et au pluriel, de courts paragraphes qui dévoilent autant qu’ils masquent : « Les mots nous font perdre de vue les formes et les couleurs. On ne sait plus regarder les choses avec le cœur. » Son écriture part des collages de Suzana Fântânariu, composé de différents objets, et conduit à des remarques et des images plus personnelles.

De quelles « choses » l'auteure nous parle-t-elle ? Autour de quoi tourne-t-elle ? Sur quoi ne cesse-t-elle d'insister ? On constate que des énoncés esquissent par éclats un thème. Par moments, des phrases lapidaires indiquent une forte présence du corps : « Vêtus de temps, dans la nuit des choses, nos corps rejoignent les corps des choses. » Et plus loin : « ... La vie est un échange de sels (salive et sperme), une chose c(r)raché par un ventre. »

Finalement, ces textes n'ont-ils pas pour thème l'amour, plus précisément un aspect douloureux de l'amour ? : « Corps, certains, les amours deviennent nos frugifères (de genre, de guerre, de compagnie). » On le voit, les fruits de l'amour que l'on attendrait ne correspondent pas aux exemples données par l'auteure ; son énumération part dans d’autres directions. Plus loin, une phrase livre un constat clair : « Tout languit d'amour et périt à un moment donné. »

Sans doute amour brisé, perdu, mais l'inverse de lamentations, même si on est tenaillé par la nostalgie de ce qui a été. L'auteure tient à faire avancer la langue qu'elle a rudoyée et atteint une sobriété, une clarté génésique.

«Hasard, vous êtes le gémissement le plus profond.

Habillé de vous, je demeure dans ce corps jusqu'à ce que.

Dans l'obscurité tous les corps perdent la tête.
Celui qui ferme les yeux, ouvre la ligne qui sépare.
 »


© Chroniques de la Luxiotte
(19 septembre 2015)



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