Jack Kerouac, écrivain français ?

par Alain Jean-André

En juin 1965, Jack Kerouac, considéré par beaucoup comme le chef de file de la Beat Generation, vient en France et effectue un voyage en Bretagne, sur la trace de ses aïeux. Il retournera bredouille aux États-Unis, après un séjour désastreux qu'il raconte dans un récit écrit en sept nuits, Sartori à Paris.

Aux éditions Gallimard, où il effectue un bref passage, on le prendra pour un pochard, pas pour l'écrivain Beat qu'il était. Les apparences étaient trompeuses. Il écrira sur cet épisode : « Ai essayé de voir Gallimard, les filles du bureau n'ont apparemment pas cru que j'étais moi. J'ai dit "Ah j'm'en vas à l'Angleterre". Même Michel Mohrt [son traducteur] n'était pas "là". »

Jack Kerouac était issu d’une famille d’immigrés québécois d'origine bretonne. À la fin du XIXe siècle, de nombreux Canadiens se sont rendus aux États-Unis pour y trouver du travail. Né à Lowell (Massachusetts, un état du nord-est), donc citoyen américain, il parla d'abord le français et le joual – un parler populaire québécois.

Enfant, il n'est passé à l'anglais qu'après ses six ans. Il fut pourtant l'auteur d'un livre déterminant de la littérature américaine du XXe siècle, Sur la route. Ses principaux écrits sont aujourd'hui réunis dans trois volumes de la Library of America, équivalent aux États-Unis de l'édition de la Pléiade en France.

Mais Jack Kerouac ne fut-il pas, d'abord – ou aussi –, un « écrivain français » ? « Quand je braille j’braille toujours en français », disait-il. Il disait aussi rêver en français, et, bien sûr, il lisait le français. La langue de Molière était loin de lui être inconnue, celle de Céline aussi. Il y a des ramifications invisibles mais certaines entre lui et la langue française, entre les écrivains de la Beat Generation et la France (N'y eut-il pas un hôtel de la rue Gît-le-Coeur, à Paris, prisé par les Beats ?). Il y aurait beaucoup à découvrir et à écrire sur des filiations, pas toutes fantasmatiques, qui ont joué un rôle certain dans la littérature américaine du XXe siècle.

Les lecteurs désireux connaître ces liaisons méconnues pourront découvrir, dans quelques mois, une publication éclairante à ce sujet. En effet, Boreal, une maison d'édition québécoise, annonce pour le printemps 2016 la publication de textes inédits de Jack Kerouac, en français. Les lecteurs y liront la nouvelle Sur le chemin, le début d'un roman qui a pour titre La nuit est ma femme, des parties importantes de Maggie Cassidy et de Satori in Paris, dont le premier jet a été écrit en français, et un début de Sur la route.

Encore un peu de patience...

© Chroniques de la Luxiotte
(15 août 2015)