Passions, à la vie, à la mort

Hymnes à l'amour, Anne Wiazemsky, éditions Gallimard et Folio, 170 pages

par Alain Jean-André

La vie réserve bien des surprises. L'image que l'on a de certains êtres que l'on côtoie depuis longtemps, qui nous sont proches, auxquels on s'est attachés, peut se révéler pure imagination. La réalité était autre, on ne la soupçonnait pas. Elle n'était pas cachée, mais pas clairement visible ; elle se dissimulait dans les plis du quotidien et les éclats des jours de fête. On n'en imaginait pas la complexité. Surtout quand on est une petite fille de huit ans.

C'est ce que révèle Anne Wiazemsky dans ce récit autobiographique qui montre l'emprise des passions sur des êtres qui lui sont chers : Jean, son père le diplomate, Claire, sa mère dépressive, et Madeleine, qui prit soin d'elle et de son petit frère, Pierre.

Novembre 1992. Anne et Pierre vident l'appartement de leur mère récemment décédée. Ils font le tri d'objets hétéroclites — vaisselle ancienne, vêtements, photographies, papiers de toutes sortes, ordonnances — et trouvent dans ce bric-à-brac le testament de leur père, mort d’un cancer en janvier 1964. Il y note qu'il lègue de l'argent à sa femme Claire, et souhaite que des objets, dont le disque d'Édith Piaf Hymne à l'amour, soient expédiés à une autre femme, Maud, à Genève. Coup de gong ! Qui est cette inconnue qui vit en Suisse et dont ils n'ont jamais entendu parler ?

Anne se remémore alors les années pénibles de son adolescence, quand son père est mourant. Elle restitue l'air du temps de cette époque : les chansons yéyé de « Salut les Copains » qu'elle entend sur son transistor au milieu de l'après-midi, ses disques écoutés sur « le Teppaz […] Gilbert Bécaud, Charles Aznavour, Marcel Amont, les Compagnons de la chanson et Édith Piaf ». Et surtout Hymne à l'amour. Morceau qui compta beaucoup pour sa mère, ce qu'elle savait et raconte ; aussi pour son père, ce qu'elle ignorait.

Beaucoup plus tard, Anne part pour Genève, à la recherche de la mystérieuse dame aimée de son père. La brève rencontre lui fait découvrir son autre vie. Elle révèle ainsi que ses parents, l'un comme l'autre, ont aimé ailleurs. Jusqu'à la dernière page, Anne Wiazemsky tient à rester dans le charme de la chanson d'Édith Piaf ; avec une écriture sobre, allusive, qui tient à distance les affects douloureux, elle sait déjouer tous les pièges, pour retenir les notes lumineuses de l'existence.

Alain Jean-André © Chroniques de La Luxiotte, 21 février 2016.