Le grand livre de Pierre Pelot

C'est ainsi que les hommes vivent, Pierre Pelot, Presses de la Cité, collection Terres de France, 1050 pages, 21.00 €

par Alain Jean-André

Avec ce gros livre, déjà paru en 2003, Pierre Pelot demande beaucoup au lecteur, plus de 1000 pages à lire, de quoi refroidir certaines ardeurs (y compris, semble-t-il, celle de jurés de prix littéraires). Car enfin, en monnaie-livres d'aujourd’hui, son pavé représente combien de romans ?

Il déroule deux histoires parallèles, l'’une située au XVIIe siècle, l'’autre au XXe siècle : il y a donc, dit rapidement, au moins deux livres. Mais ne peut-on pas considérer qu'il y en a plus ? Surtout quand on suit le récit qui se déroule au début du XVIIe siècle, dans la haute vallée de la Moselle, l'’histoire de Dolat, fils d'une franc-comtoise brûlée pour sorcellerie, et d'Apolline, sa « marraine » devenue sa maîtresse, au milieu des intrigues qui secouent le duché de Lorraine, à Remiremont, puis parmi les atrocités de la guerre de Trente ans ; leur fuite vers la Bourgogne voisine, en Franche-Comté, par la montagne où vivent les « charbonniers », « forestaux », « myneurs », un monde en marge, en dehors de l'Histoire, mais pas sans histoires.

On a intérêt à sortir ce livre le soir dans son salon, plutôt que mal assis sur un siège du métro, et à le lire tranquillement (– Mets moins fort la télé, Etienne, je lis le bouquin de Pelot !) alors que dehors la neige se met à tomber, comme dans ce roman où il neige beaucoup. Les deux récits se passent dans la même vallée : unité de lieu qui permet à l'auteur de plonger dans le temps, dans l'histoire des Vosges du sud et sa propre histoire. Je ne sais pas pour quelle raison j'ai parfois pensé à Faulkner, à certains de ses personnages qui n'ont rien oublié des générations précédentes. Pourtant, ce bouquin présente plutôt une situation inverse : le passé a été enfoui, oublié, comme les vestiges des anciennes mines de cette région ; et Lazare, grand reporter sur les champs de bataille du XXe siècle, revenu dans le village de son enfance, décide, sans l'avoir prémédité, de mener une enquête sur le passé de sa famille. Surtout quand il apprend que l'un de ses membres est allé au bagne. J'ai aussi pensé, devant cette façon de ramener des bribes du passé à la lumière, à un livre de Jean Giono, Les âmes fortes. Et puis non, c'est du Pelot tout simplement, un Pierre Pelot qui paraît avoir rassemblé dans cette somme des parties de lui-même dispersé dans ses livres précédents ; nombreux, différents, touchant plusieurs genres, ils nous ont déjà montré combien l'écrivain avait du souffle et de l'imagination.

En lisant les papiers parisiens dithyrambiques (en 2003), on a pu penser que les journalistes n'avaient pas lu ce gros livre, pas le temps quand on reçoit des centaines de romans ; on a aussi pu se dire que le service de presse avait très bien fait son travail ; on a même éprouvé de la gêne devant les répétitions élogieuses, qui insistaient plus sur la biographie de l'auteur que sur la richesse du livre. Pourtant, pour une fois, ce tapage ne doit pas écarter le lecteur soupçonneux : on a affaire à un livre exceptionnel, pantagruélique. Soyons clair : avec ce gros roman, Pierre Pelot a balancé, encore cet automne, un pavé dans la mare. Pas avec des idées, du scandale, du tape-à-l'oeil, mais avec de la littérature. Pour faire une chose pareille, il faut être un illuminé, un fou, peut-être tout simplement un vosgien ; il faut balayer d'un revers de la main de multiples vétilles et voir grand, comme Hugo ou Tolstoï ; une démesure qui montre l'étendue que peut atteindre un roman qui sait concilier dimension épique, brimes d'une histoire familiale, fresque historique et, aussi, l'imagination la plus personnelle, la force de la maturité et l'inventivité de l'enfance.

C'est ainsi que les hommes vivent raconte une histoire, des histoires, c'est un livre qui s'inscrit dans une grande tradition narrative. Mais ce roman emploie une langue à lui, prise au XVIIe siècle, aux parlers vosgiens, à sa propre vie --  qu'importe ! Il mêle de grandes images, de vastes scènes, des paysages rudes, de la violence crue, de la tendresse, de l'inhumanité, des saynètes pittoresques, de la critique sociale, un sens de la vie, une générosité, dans un idiome que l'auteur a forgé. Il a relevé un défi, à sa manière rude, de montagnard, mais aussi appliquée, patiente, à la force du poignet. Il n'a pas dû être facile d'écrire un tel bouquin. Il a affronté le défi auquel fait face tout vrai écrivain : raconter une histoire qui lui tient à coeur dans la langue qu'il a créée. On croit trop souvent qu'écrire, c'est bien écrire, respecter des règles, le bon usage : en fait, écrire, c'est faire violence à la langue, la malmener pour dire ce que l'on porte. On ne devrait pas s'étonner que le lexique ou la syntaxe soient bousculés. Au contraire. Ici, grâce au souffle de longues phrases, la langue acquiert une vigueur, une force peu commune, autant quand l'auteur brosse une scène quasi cinématographique que quand il montre le trouble intérieur d'un personnage ; et le vocabulaire ancien, inventif, d'une orthographe qui n'est plus la nôtre, donne au récit une saveur rare, des sucs, de la couleur, de la profondeur.

Car Pierre Pelot ne fait pas que raconter des histoires, il va plus loin, il réalise l'union de l'imaginaire et de la langue qu'il a choisie, ce qui réserve des moments de pure merveille. Quand on sort d'un tel livre, on reste dans son aura et l'on se pose des questions : quel est le secret d'une telle puissance ? quelle part de jeu l'écrivain a-t-il fait miroiter sous nos yeux ? quel défi a-t-il relevé pour s'imposer une telle épreuve ? – Des interrogations qui, certainement, ne peuvent pas trouver de réponses simples. Ce serait trop facile. Du coup, on se situe dans une complexité qui donne toutes ses chances à la littérature, –heureusement, –et que Pierre Pelot a su magnifiquement utiliser.

Alain Jean-André © Choniques de La Luxiotte, 20 décembre 2003. Article revu le 15 novembre 2016