Alex Abouladzé : Mémoire



Quelqu'un qui pleure et se lamente
de fontaine en fontaine

vient s'asseoir à ma porte
chaque fois que je pense
aux cloches de midi qui sonnaient sur Sochaux
aux cloches de midi qui sonnaient sur Sochaux

Je passais ce jour-là dans la ville
et mon ombre parlait

parlait parlait de l'ombre et parlait
d'autre chose qui n'avait pas de nom
mais semblait ressemblait à moi-même
passant toujours parlant

en proie à la clameur des cloches de midi
qui sonnaient sur Sochaux

Les cloches de midi résonnent sur Sochaux

Quelqu'un qui va cherchant son nom
par les quais par les ponts

passe le pas de ma porte
chaque fois que je pense
aux ruelles égarées sous le ciel de Romans

aux ruelles égarées sous le ciel de Romans

Je m'arrêtais alors au delta des ruelles
au-delà des ruelles de Romans et j'écoutais
mon ombre

on venait en silence dans l'ombre quelqu'un
venait venait venait sans dire une parole
il parlait dans moi-même arrêté me taisant

en proie au soleil noir des ruelles égarées
sous le ciel de Romans

Les ruelles s'égarent sous le ciel de Romans

Quelqu'un qui vient pour demander parole
au temps présent

prend ma place où je suis
chaque fois que je pense
au passage impossible sur la rive de ce temps

au passage impossible sur la troisième rive

Je demeure maintenant à mi-chemin de tout
disant toujours vivant l'ombre qui me dévore

ne laissant que ma voix pour dire
qu'elle me dévore

me dévore et pour dire son nom
et son nom c'est moi-même quelqu'un
qui va cherchant son nom
son nom son nom sans nom

en proie à la clameur des cloches de midi
en proie au soleil noir des ruelles égarées
à Sochaux à Romans et dans cette ville-ci

Passer est impossible sur la rive de ce temps
parler est-il possible

L'espace vide Editions Saint-Germain-des-Prés,1977.

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