Rodolphe Christin : Par-delà le cercle polaire (1)

Me faire éblouir par un lointain soleil. Il n’y a plus que ceci qui reste lorsque tout semble dégringoler dans les abîmes de l’insignifiance. Ce jour je pars poussé par une puissante lassitude. De celles qui font vivre et chargent de lucidité. Les brumes pluvieuses du nord pourront peut-être l’apaiser, me faire entrevoir une fois encore la magie blanche du réel à l’état brut, et, surtout, me laisser l’approcher pour un bivouac. Tenir là-bas une haute résidence, au milieu des forces de jonction. Le front inondé de clarté, les pieds dans les rocs, les mains ruisselantes d’océan, l’ouie pleine de l’instant d’avant, quand les ruisseaux roulent encore. J’ai déjà vécu là plusieurs fois — je parle de cette haute résidence. A chaque fois j’en reviens, il me faut donc toujours tenter le voyage. Rien n’y évoque plus la lourdeur de l’ordinaire tandis qu’ailleurs l’histoire, assurément, me semble saturée de millions d’inconsistances. L’écart doit devenir central : l’assise brute de la pierre revenir au cœur de l’esprit.

L’exotisme habite les zones frontalières ; il fait beau ce matin, dehors. Regarde : tu sors de ta voiture surchauffée dans le matin de février, un air glacial et ton corps qui se resserre vers une retraite recroquevillée sur sa face interne, où la peau regarde en-dedans. Une sensation nette comme le fil du couteau. Tu cherches tes habits pour atténuer le toucher de ta carcasse sur le monde. Ta conscience, soudain, au contact de l’air glacé se rappelle la chaleur de la laine. Ce fut pareil en Norvège, en octobre, mains dans les poches et tête rentrée dans les épaules.

On se sent nu et très seul lorsqu’on pose pour la première fois de sa vie le pied par-delà le cercle polaire. On se dit qu’on arrive dans une sorte de bout du monde géographique, ce qui n’est pas complètement faux. Voici en tout cas la pensée qui m’habite en débarquant en Norvège un 18 octobre de l’an 1999, à Bodø, ville d’environ 45 000 âmes d’après les dires de l’un de ses hôteliers, mais de seulement 40 643 habitants si je me fie au dépliant de l’Office du Tourisme. L’air apporte une fois encore son apprentissage. Si les dates indiquent toujours l’automne, venir ici, au regard d’un européen du sud, c’est partir à toute allure vers l’hiver. Au-delà du cercle polaire, malgré la clémence du Gulf Stream longeant la côte, l’hiver commence en automne et poursuit à travers le printemps. C’est en tout cas la mauvaise réputation de mangeur de saisons qu’il a. Réputation qu’il mérite, car le voyage dans l’espace se double, on s’en aperçoit aussitôt dehors, d’une pérégrination climatique qui permet de mieux apprécier la distance parcourue. « Tiens, l’air est ici plus vif », se dit-on dès la porte de l’aéroport franchie en affectant la nonchalance de celui qui en a vu d’autres. On ne tient pas assez compte de ces détails météorologiques, ce sont pourtant eux qui, en s’associant avec d’autres sensations nouvelles, fascinent et façonnent partie de la perception exotique. Toutefois celle-ci ne saurait être d’une seule nature. Les rencontres réservent aussi bien des surprises, ceci même si, le monde étant devenu ce qu’il est, l’éloignement radical n’est plus de ce monde. Mais cette vérité n’habite pas en permanence un esprit mobilisé par l’imagination du grand ailleurs et du grand autre. Ainsi je ne manque pas d’être surpris lorsque le chauffeur de bus, reconnaissant un accent dans mon anglais, m’interroge sur ma nationalité. Réponse ; et voici que le chauffeur commence à parler français. Gros gaillard barbu et brun, fort sympathique en fait. Un signe de reconnaissance. Se retrouverait-on partout si bien que le voyage ne conduirait qu’à soi, après bien des détours ? Sûrement, c’est ce qu’on dit en tout cas, mais il s’agit d’un soi révélé, découvert, imprévu — sans cette escapade il serait partiellement resté dans l’ombre, invisible, insensible. Rien ne l’aurait conduit au sursaut.

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