Rodolphe Christin : Par-delà le cercle polaire (2)

Ce premier passage en bus, nocturne (il est presque 19h00 et la nuit s’approfondit dès 16h00 sous de telles latitudes), fait de Bodø l’apparition impressionniste d’une ville peu urbaine, tranquille avec ses espaces et sa verdure, ses grosses maisons et ses bateaux qu’on aperçoit parfois au bout des rues. Le reste demeure invisible. Les étudiantes qui prennent ce bus ressemblent aux étudiantes du monde entier. Idoles identiques sans doute, amours, musiques et baskets surélevées. Tout est prêt pour demain, en espérant qu’un grain de sable enraye la machine. Nous sommes certes devenus qui nous sommes mais essayons encore une fois d’exister autrement, pour d’autres lendemains.

Marché dans les rues, demandé mon chemin, sac pesant, trouvé. Une fois rendu à l’hôtel du Soleil de Minuit, la curiosité me pousse à allumer la télévision et une deuxième surprise sort de la lucarne. Je zappe trois fois et tombe sur une émission pédagogique nommée « carte de séjour », laquelle a vocation d’initier à la langue et à la culture françaises en les illustrant de situations très quotidiennes et très concrètes, voire quelque peu stéréotypées. Comme l’achat d’un foulard ou d’une bouteille de Bordeaux. Décidément, la Norvège est un pays ouvert aux quatre vents. Je m’endors satisfait, excité par ces sollicitations si nouvelles et si familières ; la vie est une intrigue et l’avenir son interrogation majuscule. Pas d’inquiétude, seulement de la curiosité vitale.

Le lendemain je m’échappe dans les rues de Bodø. Dans cette ville portuaire le vent n’est pas venu immédiatement à moi. Ce fut d’abord une vision de la mer et la sensation d’un froid sec qui attrape et pince sans être encore celui du grand hiver. A marcher ainsi sur les quais le voyageur imagine — en frissonnant déjà — ce que l’hiver doit être. Et les roues cloutées des voitures — ces clous qu’il entend mordre la chaussée avant d’aller voir de plus près — sont là pour confirmer sa puissance.

Carrefours entre la terre et l’océan, en cela lieux de départs et de retours, d’envasement aussi, les ports sont des ambiances que j’ai toujours aimées : les bateaux en attente et le travail des marins, des sons de métal, des claquements vifs, des raclements sourds, des visages aux couleurs de brique et des cirés jaunes, rouges, protections de caoutchouc, des cris gueulés venus du fond des gorges où le café n’est même plus un souvenir, de l’air venu du large qui oblige à remonter son col, des joues, les siennes, qu’on sent rougir, des odeurs aquatiques d’algues échouées — tout cela sollicite si bien les sens que le monde apparaît d’une présence plus nette et plus intense qu’à l’abri dans la ville. Tout semble gorgé d’une vivacité que le réel ne doit pas qu’à lui-même : cette amplification est le contrecoup réjouissant de ma jeunesse de voyageur qui, ici, n’a plus d’habitude. Et qui n’en a pas encore.

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