Vahé Godel : Élégie


« ...liebliche Sonne der Nacht... »
Novalis

Je. Non. C'est à peine si j'existe. Mais lui, debout, là, tout près, en face de moi, oui, nul doute, c'est bien lui, plus réel que jamais. J'essaie de lui parler dans sa langue. Il garde le silence. Je bafouille, toussote, m'étrangle. Il ne bronche pas. Mon nom ne lui dit rien. Plus de deux siècles nous séparent. Il est beau, grand, souple, fougueux, aussi sensible qu'un sismographe. Se passionne pour la chimie, la botanique, la géologie. Ronge son frein dans l'administration de la Justice et l'industrie minière. Possède comme nul autre le sens artistique de la mort. Défriche l'Inconnu. Rêve d'unir le feu et l'eau. S'épuise à célébrer les noces du cygne et de l'obsidienne, de la taupe et du vautour, du sycomore et de l'abeille, de la gazelle et du silure, du bombyx et de la houille, de la limace et du granit. Alterne les vers libres et la prose rythmée. Son premier poème s'intitule Étranger. Le patronyme de sa fiancée veut dire Téméraire - son prénom, Sagesse. Fiançailles secrètes..., nuits solaires, amours nocturnes, grottes cristallines. Elle vient d'avoir treize ans, il en a dix de plus - « faut-il toujours que le matin revienne ?...  » Mais Sophie tombe malade. Dès lors, plus que jamais, le Défricheur s'inspire des fleurs, tirant du pollen toute la musique du Sens. Sophie va mourir. Elle gît – élégie, élégie, élégie... Oui, arbres, pierres, chablis, décombres, cendres, scories, tout obéit à la musique. Sophie est morte au seuil de sa quinzième année. Il y a belle lurette qu'ont disparu les dieux. Seul demeure l'ancien greffier, l'amant phtisique, l'éternel fiancé, l'ancien surnuméraire des Salines du Rocher Blanc. Ignorant qu'il ne lui reste à vivre pas même un lustre, il n'en finit pas d'explorer la nuit, le Royaume de la Nuit. Brûle de retrouver celle qu'il vient de perdre et d'exhaler son dernier souffle en achevant son dernier chant. Il parle, parle, parle, ne cesse de parler, n'étant plus désormais lui-même que parole, parole jusqu'à la moelle, nouant et dénouant sans trève ses alliances, révélant par sa seule présence la prodigieuse splendeur de tous les règnes d'ici-bas. Le Défricheur ouvre la voie. La fleur de la Vie n'est qu'une poussière de paroles obscures. Seule survit la voix du Défricheur - parler pour parler est la seule délivrance.



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