Trois poèmes d'Alain Jean-André (1/3)


Quand je vois un paysage de Laponie ou des Vosges du sud,
je sais que la beauté est plus froide que les eaux d’un torrent
et conduit à tous les abus : l’art, sublime,
produit des situations abyssales.
– Je pensais à cela dans le train,
alors que le feu pâle d’un petit jour d’hiver
frémissait à la cime des vallons de Champagne ;
je pensais à Tolstoï, excommunié comme hérétique,
qui quitta en secret ses domaines le 10 novembre 1910,
seul dans le train, vieillard de 82 ans,
il s’effondra terrassé par le mal à la gare d’Astapovo.

Allo ! oui ? allo! voilà qu’il m’apprend que son vieux copain
Claude Pélieu, rencontré en septembre dernier à Norwich
     (New York)
vient à son tour de rejoindre les dieux, les anges
et ses potes Burroughs, Ginsberg, Kerouac, Kaufman
     (toute une époque !).
Il faisait lui aussi des collages
comme les artistes qui essaient de recoller le monde.
Mais depuis Héraclite on sait qu’il nous coule entre les doigts,
     le monde,
même s’il nous colle à la peau,
on sait qu’il nous claque entre les pattes,
les Hindous ont un mot pour le dire :
on se retrouve toujours sur un quai pluvieux,
dans les bras glacés du vent,
à Portland ou à Yokohama ;
on sait qu’au temps où toutes les poules ont des dents
(tout a été fait pour produire ces chimères)
on reste au bord du fleuve un peu hagard
regardant à Bénarès les bûchers des morts
et respirant une affreuse odeur de chair brûlée
sous le ciel rose d’une aube dravidienne.



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