Trois poèmes d'Alain Jean-André (2/3)


Pourquoi as-tu plaqué ta poésie bucolique ?
(il prononçait au bout du fil buco-ol-hic !)
Je tournais entre mes doigts un marque-page
cueilli sur le comptoir d’une librairie,
lisant la phrase naïve d’un écrivain en vogue :
« Il y a plus de clarté dans les livres
que dans le ciel. » La belle
blague, me disait le ciel
avec les pires rondeurs romantiques,
le même ciel rouge avec des nuages blancs mutins
que regardait le soir, en exil,
Ovide des rives de la Mer Noire.
J’avais posé le roman Marée noire sur la table
près du téléphone.
Je pensais au big boss du port de Djibouti
qui réussit à faire bosser des tas de malabars
jour et nuit (c’est vraiment dingue le progrès),
sans s’être défoncé au kat dès midi.
Le reportage ne disait pas
combien de filles aux cuisses fermes
tournaient dans les troquets miteux
sous le ciel des tropiques.

Dans ce chaos de la Pax America
qui ouvre les portes de l’Enfer
peut-être ne reste-t-il plus (après tout : oui, oui)
que la clarté menaçante des livres – à condition
de savoir lire, de ne pas couler
entre Lampedusa et Syracuse.
Sortir la tête de l’eau
avec les mots, et nager, nager, nager
est-ce ainsi qu’on peut s’en tirer, mec ?

Je le sentais perplexe au bout du fil,
il attendait de moi je ne sais quoi,
peut-être que je lui dise : tout n’est pas foutu ;
mais j’enfonçais le clou, désinvolte, tapant
à coups de marteau comme Friedrich :
tout est foutu, mon vieux, tant mieux,
ça s’est fait sans des millions de morts ;
– J’en avais marre des euphémismes.



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